Le TaoTe King de Lao-tseu à l’épreuve de ses traductions

Au détour d’une de mes lectures du Tao Te King de Lao-tseu,

je me suis senti attiré, puis ébloui, par un paragraphe de sept lignes du chapitre 15,
dans la très belle traduction poétique et inspirée de Stephen Mitchell (1),
– celle que je lis toujours en premier :

As-tu la patience d’attendre
jusqu’à ce que ta boue se dépose et que l’eau soit claire ?
Peux-tu rester immobile
jusqu’à ce que l’action survienne d’elle-même ?

Le Maître ne recherche pas l’accomplissement.
Ne cherchant rien, n’attendant rien,
il est présent et peut accueillir toute chose.

C’est d’une poésie limpide pour nous traverser de fond en comble,

il s’agit juste de se laisser pénétrer par les mots en profondeur,
une invitation à retrouver soi-même une intériorité silencieuse, immobile,
afin que « la boue se dépose et l’eau soit claire » :
la boue des désirs insatiables et des pensées harcelantes,
celle des addictions tyranniques, des programmations étriquées et de la mémoire obscure,
celle de la folie collective, mimétique et contaminante,
nous entraînant inéluctablement en ses impasses.
Attendre, ne plus rien faire, immobile,
une forme de méditation paisible, en toute confiance, en toute simplicité,
jusqu’à ce que survienne l’action juste,
celle qui s’impose d’elle-même, irrésistible de bon sens.
L’immobilité silencieuse avant l’action :
« le yin avant le yang » pour parler taoïste,
le yin du non-faire méditatif, afin qu’il accouche du yang de l’action juste.
Tout le contraire d’une culture occidentale qui déifie l’action en premier,
cette fièvre de bouger sans cesse, sans repos, sans pause, sans silence,
dans une sorte de frénésie confinant à la folie.
A la terrasse d’un café de la grande ville,
y aurait-il encore quelque part une personne immobile,
le regard vague, perdue dans les profondeurs de son lointain intérieur,
dans l’observation sereine du moment présent,
attendant patiemment avec un sourire,
que « sa boue se dépose »
avant d’agir ?

Je voudrais aussi vous parler de Stephen Mitchell, le traducteur.
Sa grande force, c’est qu’il n’est pas un érudit de plus spécialisé dans l’ancien chinois,
un tâcheron faisant du mot à mot, avec beaucoup de sérieux et de références.
Stephen Mitchell est d’abord un poète laissant parler son intuition,
ensuite c’est un pratiquant du zen – avec lequel le taoïsme a beaucoup d’affinité -,
et je le soupçonne d’avoir médité longuement en silence sur les phrases du vieux sage,
avant de traduire,
tout en ayant consulté aussi au préalable, les traductions déjà écrites,
afin de se laisser ensuite conduire par son intuition poétique,
en une sorte de synthèse lumineuse,
une intégration harmonieuse « poésie- intuition- méditation- connaissances ».

Voici ce qu’il dit de lui-même en tant que traducteur dans son introduction :

Quant à la méthode, j’ai travaillé à partir de la traduction littérale de Paul Carus qui fournit les équivalents en anglais (souvent très bizarres) aux côté de chacun des idéogrammes chinois. J’ai également consulté des douzaines de traduction en anglais, en allemand et en français.
Mais ce sont les quatorze années de pratique du zen qui ont constitué l’essentiel de ma préparation à ce travail et qui m’ont mis face à face avec Lao-tseu et ses véritables disciples et héritiers, les premiers maîtres zen chinois.
Avec la grande poésie, la traduction la plus libre est parfois la plus fidèle.
« Nous devons apprécier son effet comme si c’était un poème écrit dans notre langue » disait Samuel Johnson ; « c’est ainsi que l’on juge de la qualité d’une traduction. J’ai souvent été littéral – ou aussi littéral que l’on puisse être avec un ouvrage un ouvrage aussi subtil et kaléidoscopique que le Tao Te King. Mais j’ai aussi paraphrasé, développé, contracté, interprété, travaillé avec le texte, joué avec lui, jusqu’à ce qu’il s’incarne dans une langue qui me paraisse authentique.
Si je n’ai pas toujours traduit les mots de Lao-tseu, mon intention a toujours été de traduire son esprit.

Par curiosité, j’ai ensuite consulté quelques autres traductions du Tao Te King

J’ai eu quelques surprises, mais plutôt du domaine de l’incompréhension et de l’ennui.

D’abord la plus ancienne : la traduction référentielle de Stanislas Julien en 1842 (2)

Qui est-ce qui sait apaiser peu à peu le trouble de son coeur en le laissant reposer ?
Qui est-ce qui sait naître peu à peu à la vie spirituelle par un calme prolongé ?

Celui qui conserve ce Tao ne désire pas d’être plein.
Il n’est pas plein (de lui-même), c’est pourquoi il garde ses défauts (apparents),
et ne désire pas (être jugé) parfait.

Ce Stanislas Julien est sans doute un grand érudit qui a tranformé notre compréhension du Tao, après les oeillères déformantes des jésuites qui l’ont précédé dans ce travail,
mais sa traduction est plutôt disgracieuse, rébarbative et antipoétique par excellence,
Que signifie cet affreux non-désir  « d’être plein » – « plein » de quoi ?
Un adjectif qui va ensuite malheureusement contaminer beaucoup d’autres traducteurs,
tâcherons de la traduction littérale ;

Comme cette version du Tao Te King (3), la plus fréquente,
car elle est issue de la  traduction adoptée par les éditions Gallimard dans leur prestigieuse collection de la Pléiade, avec un panégyrique d’Etiemble, la grande autorité orientaliste de l’époque (1970).
Par contre, notre passage devient de plus en plus difficile à comprendre, de plus en plus nébuleux. Nous ne sommes pas loin de l’incompréhensibilité !
Mais Etiemble dans sa préface se vante presque de cela :
Laotseu est « obscur » comme Héraclite chez les grecs…

Qui peut tranquilliser l’eau boueuse ?
Celle-ci devient peu à peu limpide.
Qui peut mouvoir l’eau limpide ?
Celle-ci devient peu à peu vivifiante.

Qui garde en mémoire cet itinéraire ne veut pas être plein.
C’est parce qu’il ne veut pas être plein
qu’il peut subir l’usage sans se renouveler.

Après lcette obsession de « ne pas être plein » venant de Stephane Julien sans doute,
de quel « itinéraire« , de quel « usage » s’agit -il ?
Comme tout cela est antipoétique et contraire à la « limpidité de l’eau claire » !
Comme il doit bien rire, le « vieux Sage » perché au plus haut de sa montagne !

Je vous livre maintenant ce qui me semble la moins mauvaise traduction,
après celle de Stephen Mitchell.
Elle est parfois inspirante et accompagnée par d’intéressantes calligraphies.
Par contre, elle est peut-être difficile à trouver et relativement coûteuse, puisqu’il s’agit d‘un jeu de cartes (4),
mais elle possède le charme, grâce à la surprise d’une carte tirée au hasard,
d’un message qui vous est adressée personnellement.

En la laissant reposer, l’eau trouble devient claire.
En gardant le calme, on sait le juste moment pour agir.

Qui suit la Voie ne cherche pas à être plein.
Vide de lui-même, il garde ses défauts
Et ne cherche pas la perfection.

Je pourrai continuer longtemps la pêche aux traductions douteuses et obscures,
à vous détourner définitivement et malheureusement de la lecture du Tao Te King.

N’oubliez pas aussi de vous faire offrir le CD « Tao-tö king » lu par Didier Sambre, dans la collection « écoutez / lire » chez Gallimard, sa voix est tellement musicale, qu’elle arrive à en faire oublier les lourdeurs de la traduction, dont j’ai parlé.

En tout cas, en cette période de vacance(s), c’est le moment de glisser dans sa valise le magique petit livre.
Lire le Tao Te King sur la plage, en ayant renoncé à l’écran convulsif du portable,
risque de vous attirer un certain succès d’estime,
ou en tout cas faire résolument la différence …

Terminons par une histoire que l’on raconte au sujet de Lao-tseu (5)

Lao-tseu voyageait avec ses disciples et ils arrivèrent dans une forêt où des centaines de bûcherons abattaient les arbres. Presque toute la forêt avait été décimée, sauf un grand arbre aux branches innombrables. Il était si vaste que dix mille personnes auraient pu s’asseoir à son ombre.

Laotseu pria ses disciples d’aller demander pourquoi cet arbre n’avait pas été coupé. Les bûcherons lui répondirent : « Cet arbre est complétement inutile. Vous ne pouvez rien en tirer car ses branches ont trop de noeuds, elles sont toutes tordues. Vous ne pouvez pas davantage en faire du combustible car sa fumée est nocive pour les yeux. Cet arbre est absolument inutile, c’est pourquoi nous ne l’avons pas coupé. »
Les disciples rapportèrent ces paroles à Lao-tseu. Il éclata de rire et il dit :
« Soyez comme cet arbre. Si vous êtes utiles, vous serez abattus et transformés en meubles. Si vous êtes trop beaux, vous serez vendus au marché, tels des objets. Soyez comme cet arbre, absolument inutiles… alors vous deviendrez immenses et des milliers de gens s’abriteront sous votre ombrage…

Cette étrange histoire me semble « utile », particulièrement par les temps qui courent…
Elle appelle les commentaires, à moins que vous soyez sur la plage
dans un état de complète « inutilité » …

(1) « Tao Te King »  traduit par Stephen Mitchell, calligraphies de Ou Yang Jiao Jia, (traduction en français Benoît Labayle) Synchroniques Editions 2012 (en format de poche).
(2) elle vient d’être rééditée dans une petite collection de poche : Tao-te-King le livre de la Voie et de la Vertu,  Laotseu, traduction de Stéphane Julien, éditions les petits collectors Marabout (2016)
(3) dans Philosophes taoïstes (Lao-tseu, Tchouang-tseu, Lie-tseu) Bibliothèque de la Pléiage, éditions Gallimard 1985, traduction de Liou Kia-Hway 1967 et 1971. Réédité en format de poche dans la collection Folio à 2 euros.
(4) « Tao Te Ching »  traduction en anglais Chao-Hsiu Chen, jeu de cartes  éditions Le Courrier du Livre 2005 ; illustration des cartes : Chao-Hsiu Chen, traduit  et adapté de l’anglais : Claire S. Fontaine.
(5) histoire n°10 intitulée « La valeur », tirée de « Perles de Sagesse » le tarot d’Osho aux éditions Almasta, malheureusement introuvable ou à des prix exhorbitants sur internet.

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8 réponses à “Le TaoTe King de Lao-tseu à l’épreuve de ses traductions”

  1. Alain Gourhant dit :

    Hors sujet, quoique …! Lao-tseu me paraît un vigoureux opposant à l’artificialité contre-nature du « transhumanisme »,
    un très important article paru aujourd’hui dans le blog de Denis Brossier « le Temple des consciences »,
    au sujet des liens néfastes entre « Ecologie et Transhumanisme » :
    http://www.cielterrefc.fr/ecologismeettranshumanisme-desconnexionscontrenature/ :
    c’est un article à méditer…

  2. Lysie dit :

    Très belle lecture, très intéressante.
    En effet, les traductions sont faites par des « Hommes » qui ont leurs propres ressentis, leurs propres visions des choses.
    Donc, pour nous faire une meilleure opinion, lisons diverses traductions et prenons celle qui nous « parle » le plus ;-).
    Merci.

    • Alain Gourhant dit :

      oui, tout à fait Lysie, je suis d’accord, c’est pour cela qu’il vaut mieux lire Lao-tseu avec plusieurs traductions sous la main.
      Mais la plupart du temps, il me semble que la plupart des traducteurs n’ont pas vraiment de ressenti, ni de vision, surtout en ce qui concerne le taoïsme de Lao-tseu. Le plus souvent ce sont des érudits de la culture orientale, avec une approche plutôt intellectuelle de leur traduction, qui fait penser à du mot à mot de bons éléves, sans grand sens. En tout cas, c’est ce que j’ai essayé de montrer pour ce passage mis en exergue, où Stephen Mitchell semble être de loin celui qui a le meilleur ressenti et la vision la plus claire.
      Par contre cela pourrait être intéressant de donner un contre-exemple, où dans un autre passage, un autre traducteur parait plus clair que S. Mitchell.

  3. anny dit :

    Je ne suis pas forte en traductions et calligraphie, mais j’avais tout de même bien saisi, ce me semble, l’essence du vrai Tao, malgré les absences de poésie des traducteurs divers du Tao Te King. Cela se ressent, cela se vit. Stephen Mitchell a l’air de donner une bonne sensation donc, du Taoïsme hors Tao (rires). Tout en étant le Tao.
    Voici mon initiation : j’ai pour maîtres taoïstes, ne vous moquez pas, des bébés hirondelles dans le nid. Je me mets sur un tabouret, et j’attends avec eux le retour de papa et maman qui reviennent en petits bombardiers, les becs plein d’insectes divers à manger. Des fois, cela dure 20 secondes, des fois 20 minutes. Comme eux, je regarde autour, vigilante, j’attends. J’attends. (« Qu’est-ce qu’ils font, bon sang ? » Ca, c’est l’humain imbécile en moi qui le dis, car mes maîtres ne raisonnent rien dans leur tête, eux. Ils se contentent de regarder, de se gratter un peu, de regarder et d’attendre la becquée. Ils sont dans le non agir tout en étant dans l’agir : quand les parents reviennent , il s' »agit » de réclamer sinon on pourrait penser qu’ils sont morts.
    Ils alternent WouWei et rituels de l’action, non stop, entre deux attentes taoïstes.
    Des sages. Et moi, je m’oblige à attendre trois becquées, car j’ai toujours un travail en retard. Alors je m’oblige à attendre avec les bébés, pour voir si je suis capable d’avoir une once de leur patience intelligente et naturelle. Juste pour tester l’imbécile agitée en moi. Et j’attends. Et je suis enfin bien d’attendre ; le travail se fera, mais je dois juste être un bébé hirondelle pendant quelques temps pour m’initier à la grande sagesse naturelle. Je suis devenue ainsi une championne de l’attente non stérile, émerveillée, saine. Les bébés hirondelles m’ont enseignée.
    Pardon, il y a encore une couvée de petits qui attendent , j’irai les voir dans peu de temps. Ce ne sera pas du tout perdu, ni volé, ce sera une envolée de pureté à contempler, brute et telle quelle, belle telle qu’ailes.

    • Alain Gourhant dit :

      Bravo Anny : ça c’est de la grande Anny, et le Vieux sage là-haut sur sa montagne doit en frétiller d’aise, 2500 ans après !
      Qu’ y a-t-il de mieux que « l’attente » pour rentrer dans la vacuité lumineuse de la non-attente, du non-désir, et c’est un grand avantage que d’avoir ainsi de jeunes maîtres hirondelles en taoïsme.
      C’est plus difficile dans la grande ville, où les attentes sont nombreuses, de plus en plus nombreuses à cause de la surpopulation : attendre à la Poste par exemple est un bel exercice : il s’agit d’observer d’abord son énervement et celui des autres avec un sourire et puis doucement s’enfoncer béatement dans le non-faire de cette parenthèse de l’attente inutile : elle peut devenir alors grandiose : tous ces gens qui sont là autour de moi ont l’air vraiment intéressants, en prenant le temps de les observer ; et puis je peux fermer les yeux pour un coup de vacuité lumineuse, ce Vide qui n’est jamais bien loin en respirant consciemment quelques temps à l’intérieur : alors l’énergie afflue qui adore le Vide pour y danser quelques temps sa gigue …
      Mais j’en conviens les maîtres taoïstes bébé hirondelles, ça aide, ils sont arrivés très vite à un niveau supérieur dans la sagesse. Je suis d’accord pour dire que dans la Nature il y a partout de grands Maîtres en sagesse, et c’est pour cela que le transhumanisme « se met le doigt dans l’oeil jusqu’à l’os » ; avec les robots, ça va devenir très difficile d’être sage…

  4. MD dit :

    — Critique du principe de « traduction » et de ses variations —
    “La liberté des un s’arrête là où commence celle des autres”. Une maxime plus que compréhensible. Eh pourtant ! Que nenni… chacun la traduit à son bon vouloir. Ainsi et par philosophie, le respect de l’espace vital de l’autre prime sur l’étendue supplémentaire que l’on envisage pour soi. Mais, de manière sociétale, cela se traduit en liberté du citoyen qui s’anéantie dès que la caste élitiste décrète augmenter la sienne. Ce faisant, la traduction de Stephen Mitchell qui semble effectivement la plus ‘juste’, pourrait pourtant être encore surtraduite pour en développer les subtilités.

    “As-tu la capacité de prendre du recul, face à toi-même et à la Nature,
    pour que tu puisses décanter tes tourments et qu’émerge la Vérité ?
    Peux-tu prendre le temps de distinguer l’utile et le vital, de l’accessoire et du pernicieux,
    pour que vienne en toi les pensées se concrétisant en actions Justes ? Celles de l’Harmonie.
    Car est Maître celui qui n’a pas de maître, de héros, de justicier ou de messie,
    tous ces ersatz que l’on cherche ou que l’on attend des autres, pour soi-même.
    Sinon, ton présent n’accueillera que ce puissant ‘Je’, qui en rejette même la Vie…”

    Mais hélas, comme toute traduction, elle sera et est déjà détournée en notre contemporanéité par une vérité unique, inaliénable, inébranlable et verrouillée :
    “Peux-tu être impérativement impatient ? Car cela est la clé pour ton ardent succès.
    Celui de posséder cette nouvelle babiole, gage de ton accomplissement certain.
    Peux-tu agir d’instinct pour être le premier à acheter cette décoration du futur ?
    Alors cherche la sans cesse, à en piétiner les autres pour atteindre ce bonheur éternel.
    Sois présent à l’action hypocrite et n’accueille rien d’autre que ta propre satisfaction.”

    Toute « traduction » n’est donc qu’approximative et surtout subjective. Autrement dit, bien loin du Tao… Alors bannissez livres et livrets, parchemins et grimoires… Car il est une Vérité première, qui n’est écrite nulle part, mais « inscrite » au plus profond de nous-mêmes : la « Conscience ». Sa lecture n’a aucun besoin d’être traduite, parce qu’elle est faite par l’Amour qui en connaît déjà le sens. Et, comme l’a judicieusement commenté Alain ailleurs, c’est peut-être pour cela que Socrate n’a rien écrit : un ‘non-mot’ semblant bien mystérieux et ‘inutile’, alors qu’il n’est qu’un immense arbre de Sagesse. Alors, flâner sous son ombre, ou bouquiner sur la plage ? Ressentir l’Être, ou cramer sous le soleil ? S’arrimer à une maïeutique, ou se distraire de pensées volatiles ? Un bouquin n’est qu’une pensée fugace, alors que la Nature est un discours éternel…

    • Alain Gourhant dit :

      Merci MD de revenir au sujet principal de cet article : la « traduction », et plus spécifiquement la traduction des textes spirituels ou mystiques, ayant à voir avec la dimension religieuse de l’être humain.
      Ici il s’agit de la traduction de Lao-tseu et de son Tao te king, mais le même problème se poserait pour tout texte mystique :
      « comment traduire quelque chose qui est du domaine de l’intraduisible par les mots ? »

      Cela a sans doute été aggravé par Lao-tseu lui-même, puisque ce texte lui a été pour ainsi dire extorqué par un disciple en position de garde-frontière, alors qu’il fuyait se réfugier dans le grand silence de la montagne, loin des êtres humains et de la cour de l’empereur, dont il était le bibliothécaire.
      Mais le problème de base demeure : comment rendre compte par les mots qui appartiennent à la dimension mentale, d’une expérience spirituelle qui appartient à une dimension supérieure, un autre espace intérieur transcendant le mental. Comment rendre compte de l’extase permanente d’être dans le Tout, avec tous ces petits mots radoteurs qui se prennent pour des sauveurs de l’ego tout puissant?
      Il y a là sûrement là une première difficulté de traduction, qui est la même pour tous les grands mystiques qui nous sont à l’origine des plus grands textes de la religiosité humaine : les Veda, les Upanishads, la Bhagava Gita, mais aussi la Bible et le Nouveau Testament, mais aussi le Coran, ou plus près de nous les chants de Kabir, ou parfois la poésie de Rilke, etc, etc… Comment rendre compte par les mots du mental, d’une expérience qui est foncièrement irréductible au mental ?
      Ainsi, dans tous les textes mystiques, il y aurait donc une déperdition de sens d’une première traduction en mot d’un Sens qui échappe aux mots, et cela d’autant plus que de zélés disciples se sont souvent amusés à transformer ou détourner par la suite les textes selon leur vision déformée des paroles du Maître – cela fut sans doute le cas de Lao-tseu.

      Ensuite, il y a le problème de la deuxième traduction d’une langue dans une autre, avec ce danger d’une nouvelle déperdition du sens originel.
      Les textes mystiques sont souvent mystérieux et sibyllins. Le danger, c’est de faire du mot à mot « d’érudit fidèle à son érudition » – le plus souvent ce sont des linguistes spécialistes de la langue et de la culture qu’ils veulent traduire. Le mental de cette érudition en rajoute pour ainsi dire une couche dans la déformation mentale, de sorte que le mot-à-mot en devient lourd et encore plus dépourvu de sens spirituel. Il est quasiment impossible de retrouver trace de l’expérience mystique originelle ; aussi les textes deviennent morts, annonés de manière automatique par des disciples « perroquets », d’autant plus fanatiques des textes qu’ils lisent, qu’ils n’en comprennent pas la dimension. Il y a de cela aussi dans le « taoïsme » comme dans n’importe quelle religion qui tourne mal, par impossibilité d’une traduction de la transcendance au mental humain.
      Stephen Mitchell est un cas à part, ce n’est pas un traducteur traditionnel, comme il l’explique très bien dans sa préface : il ne connait pas le chinois, il s’informe des différents textes des nombreuses traductions précédentes, puis il médite pour rentrer en lui-même dans une expérience spirituelle intérieure au-delà du mental, et c’est de la confluence de cette expérience intérieure et des textes traduits en mémoire, qu’il écrit un nouveau texte, dont l’originalité est le fruit de cette confluence (cette intégration). Il s’agit alors d’une traduction inspirée qui permet peut-être au lecteur une expérience personnelle au-delà du mental, ou tout du moins l’envie d’entamer une démarche spirituelle authentique sur les traces du Maître, c’est-à-dire se mettre en chemin intérieur pour lâcher peu à peu le mental et ses mots trompeurs, direction les hauts sommets de la montagne, où c’est le silence qui règne…

      Enfin, face à ces traductions de l’expérience spirituelle originelle d’un Maître, il y a le lecteur lambda.
      Je crois que plus un texte se rapproche par la qualité des mots employés et de leur pouvoir de silence – on se trouve là dans le champ (ou le chant) de la poésie -, plus le lecteur risque d’être stimulé et emporté dans sa propre expérience intérieure d’ordre spirituelle.
      Cela va se traduire par un état intérieur de profond bien-être et peut-être dans la stimulation de sa propre poésie créatrice.

  5. Alain Gourhant dit :

    J’aimerai faire un rectificatif sur ce que j’ai pu écrire des traductions de Stephen Mitchell :

    Autant j’ai fait l’éloge de sa traduction du Tao tö King ,
    autant je suis déçu par sa traduction de la Bhagavad Gita.
    Elle me semble lourde et peu compréhensible.
    Pour chacun de ces grands textes fondateurs de la religiosité humaine,
    il faut donc se munir de plusieurs traductions et comparer :
    Voici une comparaison de Stephen Mitchell avec une autre traduction :
    celle d’Alain Porte qui me paraît nettement plus compréhensible.
    Je termine par une improvisation personnelle,
    car un grand texte doit déclencher en chacun de nous une réflexion,
    voire une création :

    Stephen Mitchell, éditions Synchroniques 2016
    Chant XVII : « Les trois sortes de foi »

    Le seigneur bienheureux dit :
    « La foi peut être de trois sortes :
    Chacune dépend du guna
    Inhérent à tel ou tel homme ;
    Je vais te l’expliquer ; écoute.
    La foi de chacun est conforme
    A sa nature originelle.
    C’est son identité profonde :
    Telle est sa foi, tel il est, lui.
    L’homme sattvique prie les dieux ;
    Le rajasique, les démons
    et demi-dieux ; le tamasique,
    Les spectres et les revenants.

    Alain Porte : éditions Arlea 2004
    XVII « De la Foi »

    Krishna :
    L’engagement du cœur est de trois sortes.
    Pour une âme incarnée, il provient
    de la nature de chacun.
    Il est être, activité, pesanteur.
    Ecoute :
    L’engagement du cœur épouse, pour chacun,
    la forme de son être, Arjuna,
    car l’homme est fait de cet engagement,
    tel est son cœur, tel il est, lui.

    L’être nous tourne vers le ciel,
    l’activité nous tourne
    vers les puissances du succès,
    la pesanteur nous tourne
    vers la multitude des formes,
    spectres de la réalité.

    Et voici ma proposition :
    « Pour comprendre les êtres humain,
    il faut savoir qu’ils se divisent en trois natures essentielles (les gunas) :

    Les premiers sont sattviques : ils sont tournés vers l’être
    les seconds sont rajasiques : ils sont obnubilés par l’action, le faire,
    les troisièmes sont tamasiques : ils sont dominés par l’inertie.

    Les premiers sont tournés vers les transcendances du ciel,
    les seconds sont aveuglés par l’addiction frénétique à la multitude des désirs,
    les troisième sont prisonniers par les lourdeurs, la passivité de l’inconscience. »

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