L’ennéagramme selon Claudio Naranjo

 « Ennéagramme, caractère et névrose »

Structure psychologique des ennéatypes
Une vision intégrative
Un livre de Claudio Naranjo paru chez InterEditions  (juillet 2012)

Vous vous en doutez, le plus important est le 2e sous-titre : « une vision intégrative« . Effectivement, ce livre est essentiel pour tous ceux qui s’intéressent à la vision intégrative en psychothérapie, et si l’intégration peut être définie comme l’art de relier et d’unifier ce qui est différent,
alors, il s’agit bien ici d’un propos unificateur de haute volée reliant  plusieurs disciplines psy qui d’ordinaire se séparent et se différencient dans des querelles absurdes, inutiles et risibles – pour ne citer que la psychiatrie via le DSM-IV, les psychanalyses, les psychothérapies humanistes, la thérapie transpersonnelle autour de la méditation, sans parler de la référence constante aux plus anciennes traditions spirituelles.

Une vision globale de la vie, d’origine spirituelle,  empruntée aux grandes traditions :

Claudio Naranjo commence par insister sur cette vision qui sous-tend l’ennéagramme :
à l’origine de notre venue sur cette terre, comme une loi implacable de l’incarnation humaine, il y a une distorsion première de l’être, nous séparant de notre essence, nous privant de notre plénitude, nous égarant de notre finalité essentielle, nous confisquant la lumière de la Conscience, pour nous plonger dans un obscurcissement ontologique angoissant.
Cette distorsion, cette séparation, cet exil du « paradis perdu », amènent avec eux le cortège des souffrances individuelles et collectives, auxquelles personne ne peut échapper, dès sa naissance, comme dans un « éternel retour ».
C’est comme une « Involution » nécessaire qui marque implacablement notre incarnation, et entraîne soit les régressions psychiques catastrophiques que nous connaissons tous au niveau individuel et collectif et qui ont marqué l’histoire humaine de ses tragédies récurrentes, soit un courageux chemin d’Evolution qui passe par un exigeant travail sur soi-même, afin de retrouver cette plénitude d’être par l’émergence progressive de la Conscience.
Cette voie d’évolution est proposée depuis la nuit des temps par toutes les grandes traditions spirituelles, et plus récemment les principales disciplines psychothérapeutiques depuis la psychanalyse freudienne, ont amené leur contribution à cet exigeant travail sur soi pour sortir de l’inconscience.

Ce livre de Claudio Naranjo se situe au coeur de ce chemin d’évolution en tentant l’intégration entre cette vision de l’ennéagramme venant des grandes traditions spirituelles et les psychothérapies modernes.
Dans la droite ligne des grandes traditions avec comme divulgateurs au 20e siècle : Georges Gurdjieff en France et Oscar Ichazo auChili, deux maîtres de la tradition soufie – un courant mystique et ésotérique de l’islam – , Naranjo explicite ici les neuf manières fondamentales de répondre à  cette souffrance première, les neuf formes de défense, les neuf passions – selon le sens originel du mot – qui sont neuf focalisations premières restrictives du regard sur le monde, ou neuf illusions premières pour compenser ce déficit d’être originel. Dans son livre, il les appelle les neuf types ou ennéatypes, qui correspondent à neuf personnalités ou caractères de base, avec une première intégration  faisant référence à la tradition religieuse, en particulier le christianisme avec ses pêchés capitaux ; Naranjo nomme ainsi les  neuf ennéatypes : 1 la Colère , 2 l’Orgueil, 3 la Vanité, 4 l’Envie, 5 l’Avarice, 6 la Peur, 7 la Gourmandise, 8 la Luxure, 9 l’Indolence. Pour avoir des informations complémentaires sur ces neuf types, voir l’interview d’Eric Salmon paru dans Santé Intégrative n° 21

L’intégration avec la psychiatrie et les psychothérapies

C’est l’énorme travail intégratif de Naranjo dans ce livre. Il s’agit pour chaque type de mettre en lien les profils de personnalités venant de la tradition avec  la psychopathologie (en particulier le DSM-IV), les différentes psychanalyses
les psychothérapies humanistes et psychodynamiques et même l’homéopathie avec son système caractérologique. Tous les grands noms des psychanalyses et des psychothérapies du 20e siècle défilent, citations à l’appui, pour illustrer et approfondir les neuf caractères de l’ennéagramme.
Pour donner une idée de ce travail d’intégration, je propose de résumer les propos de l’auteur au sujet d’un ennéatype, le type III, choisi pour sa fréquence dans le monde actuel :

Le type III : vanité, inauthenticité et orientation mercantiliste

Ce titre choisi par Naranjo est déjà en lui-même intégratif, car il met en relation un pêché de la tradition chrétienne, une notion clé de la philosophie existentialiste et une référence sociale
Vient ensuite une introduction personnelle décrivant les aspects principaux du type : le culte de l’image, de l’apparence, du paraître au détriment de l’être, la superficialité, le désir de plaire à tout prix et d’attirer l’attention, la recherche du succès et de l’efficacité selon les canons à la mode, une neutralité et un contrôle des émotions qui peut confiner au vide émotionnel. Naranjo note ensuite que cette personnalité est la seule non décrite dans le DSM-IV « peut-être du fait qu’elle représente la personnalité lambda de la société américaine depuis les années 20″. On pourrait ajouter que cette personnalité a contaminé le monde entier en particulier la vieille Europe  et les autres continents, tellement l’image médiatique du succès matériel dans la société néolibérale de l’hyperconsommation, a franchi toutes les frontières.
C’est souvent aussi une personnalité contente d’elle-même et de son succès social, Erich Fromm, psychanalyste social, parle d’une personnalité à orientation mercantiliste, « dont la préoccupatioon essentielle est de se présenter au mieux sur le marché de la personnalité« . Karen Horney parle d’une personnalité narcissique au sens d’être amoureux de l’image idéalisée de soi-même, avec optimisme, confiance en soi, charme de l’éternelle jeunesse, sentiment d’excellence, etc. En relation avec la typologie bioénergétique de Lowen, le type III correspond au « rigide« . Il consulte pour ses problèmes amoureux ou sexuels, car il ne sait pas aimer vraiment et reconnaître le langage de ses émotions ; l’analyse transactionnelle parle du scénario de la « femme en plastique », dont la beauté superficielle tourne avec l’âge à la dépression. Dans le même ordre d’idée, Kernberg parle de personnalité hystérique dans l’inconstance émotionnelle et les difficultés sexuelles. Chez Jung, ce type est à rapprocher d’un extraverti avec sensualité et raisonnement bien développé, il correspond aussi au caractère ESTP (Extraverti, Sensoriel, Intellectuel (thinking) et Perceptif développé par Kersey et Bates : « les ESTP sont d’impitoyables pragmatiques et savent trouver les fins qui justifient tous les moyens« . En homéopathie, le III serait associé au Phosphorus décrit de manière poétique par Catherine R. Coulter : « tous ceux qui ont voyagé de nuit sur l’océan ont vu les particules du scintillant Phosphorus mêlées à l’écume ou brillant dans la houle. Cet élément virevoltant capte l’attention, comme l’individu Phosphorus capte le regard…« .
Ensuite Claudio Naranjo après avoir développé les principaux traits de caractère du type III, analyse les mécanismes de défense de ce type autour de l’identification excessive aux attentes des autres, et d’abord à celles des figures parentales et à la négation de ce qui est sa vérité  intérieure. Suit quelques observations étiologiques, avant de terminer par des préconisations, dont la plus importante et la plus difficile pour ce type est la méditation : « Dans sa frénétique agitation en quête de succès, de statut ou d’approbation,  l’ennéatype III paraît se répéter à lui-même l’injonction typiquement américaine : « ne reste pas ici à ne rien faire, fais quelque chose« . Voilà pourquoi, il a besoin qu’on lui dise : « Ne fais rien, arrête toi là« .
Cette conclusion est un exemple du caractère dynamique et transformateur de la typologie de Naranjo, à l’opposé des typologies statiques et enfermantes, il s’agit au delà de la prise de  conscience du caractère névrotique de sa personnalité de base, de chercher aussi les moyens de se guérir. C’est d’ailleurs le propos de la conclusion du livre :

Suggestions pour continuer le travail sur soi-même

C’est la dernière partie du livre, elle est trop courte, mais très intéressante.
La première idée d’importance, c’est que le travail sur soi-même ne passe pas obligatoirement par la relation à un thérapeute. Cette voie de l’ennéagramme encourage l’autodiagnostic ou l’autoanalyse comme une possibilité de transformation de soi-même à part entière. Cela est en droite ligne du « connais-toi toi-même » socratique et de l’avis d’une psychanalyste américaine, Karen Horney, à laquelle le livre est dédié, qui s’est opposée à l’autoritarisme et à la main mise institutionnelle de la psychanalyse sur le travail intérieur. Cela va aussi dans le sens de la « protoanalyse » d’Oscar Ichazo se servant de l’ennéagramme comme analyse préliminaire de soi-même, point de départ du chemin de l’évolution et de la transformation : « quiconque reconnait pleinement l’état d’esclavage psychologique dans lequel l’enferment les passions, sentira un désir de libération, amplifié par l’intuition d’une liberté spirituelle. »

Pour renforcer cette « intuition de liberté spirituelle » Naranjo aborde alors la pratique de la méditation comme un prolongement ou même une antidote à la posture purement analytique, préconisée par l’étude de l’ennéagramme. Il s’agit d’encourager l’observation de soi-même, de cultiver le témoin neutre, impartial, distancié, centré. La pratique de la méditation « vipassana », qui s’apparente à ce qui s’appelle actuellement, d’un terme à la mode, la pleine conscience, est soulignée par l’auteur et constitue une intégration supplémentaire et essentielle de sa vision : « la combinaison de l’étude de soi et de la méditation a été l’une des constantes de mon travail, et la conséquence naturelle de l’enseignement que j’ai reçu tant dans le bouddhisme que dans « quatrième voie ».
Non seulement cette  méditation permet l’émergence du témoin intérieur capable de se distancier de la personnalité restrictive, mais elle permet l’émergence d‘une conscience capable de réintégrer la plénitude de l’être, de revenir à la Source en amont de l’involution du caractère illusoire. De plus, cette expérience méditative de la plénitude permet l’émergence du champ de tous les possibles, afin de trouver les ressources adéquates à la distorsion de chaque ennéatype – on dirait dans le langage de la tradition chrétienne la réappropriation des vertus – afin d’intégrer harmonieusement le passage de la souffrance à sa libération.

Dommage que cette partie soit trop courte et laisse le lecteur un peu sur sa faim. En fait, elle est annonciatrice d’un deuxième livre, que Naranjo n’a pas encore écrit et qui semble nécessaire, tellement ce préliminaire du travail sur soi-même qu’est l’ennéagramme a besoin d’une suite, pour ne pas en rester à une approche seulement mentale et intellectuelle, à une analyse de plus, dont on sait les limites, quand elle n’est pas intégrée à d’autres approches, dans d’autres dimensions.
En attendant, ce livre est à conseiller non seulement pour tous les thérapeutes qui sont engagés dans la relation d’aide et sont sensibles à la vision intégrative, mais aussi pour tout un chacun, quand la curiosité intellectuelle et le désir d’évolution personnelle sont au poste de commande.  Ce livre peut être un premier pas important dans la connaissance de soi-même, aux antipodes de la mode actuelle des  vulgarisations trop faciles et des thérapies trop brèves.

Voir aussi l’article sur la vie de Claudio Naranjo et son oeuvre.

 

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7 réponses à “L’ennéagramme selon Claudio Naranjo”

  1. Je me suis beaucoup intéressé il y a quelques années à l’Ennéagramme comme une grille de lecture qui m’est apparue passionnante. J’ai été stupéfait par la précision de cet outil qui m’a permis de comprendre des fonctionnements que je croyais très personnel et qui sont en fait l’expression de structures impersonnelles, voire archétypiques. Cette prise de conscience est très « décoiffante ». La force de cet outil dépend de la profondeur et de l’inspiration de ceux qui le pratiquent.! Ton article sur le livre de Naranjo et son approche intégrative de l’Ennéagramme m’a donné envie de l’acheter…

    • oui, Olivier, Naranjo m’a paru « inspiré » aussi bien dans ce stage auquel j’ai participé que dans ce livre. Mais sa plus grande force me semble être dans la reconnaissance de l’aspect préliminaire de l’ennéagramme dans le chemin d’évolution et de travail sur soi-même, tel qu’il est présenté à la source dans la tradition soufie et chrétienne (Ichazo parle de « protoanalyse »). Il s’agit donc alors dans une démarche intégrative de relier l’ennéagramme à d’autres techniques, à d’autres sources d’inspiration. Son introduction de la méditation comme pratique complémentaire me semble fondamentale.

  2. Claudine Degoul dit :

    « à l’origine de notre venue sur cette terre, comme une loi implacable de l’incarnation humaine, il y a une distorsion première de l’être, nous séparant de notre essence, nous privant de notre plénitude, nous égarant de notre finalité essentielle, nous confisquant la lumière de la Conscience, pour nous plonger dans un obscurcissement ontologique angoissant. »

    Mon dieu, que cette vision de la vie et de nos origines est pessimiste!
    Je me ressens comme agnostique, donc je peux admettre qu’il est possible qu’un être ou une entité (disons « quelque chose ») soit à l’origine de notre venue sur terre. Mais quel sadisme de la part de ce être s’il avait agi de cette manière ! Comment imaginer l’origine de notre vie fondée sur un tel forfait ? Et pourquoi cela aurait-il eu lieu ? Cela me rappelle la parabole du péché originel qui m’a toujours semblé inadmissible.
    Fonder une démarche de vie sur de telles bases me semble tout à fait démotivant, et finalement donc peu efficace.
    Bien entendu, je ne veux pas dire pour autant que tout est bien et qu’il ne faut pas faire des efforts pour atteindre et entretenir cet état de « témoin intérieur » dont vous parlez; mais cela peut être fait sur des bases moins sombres.
    Quant à l’ennéagramme, je me garderai d’en parler, n’y connaissant.

    • « Mon dieu, que cette vision de la vie et de nos origines est pessimiste! » : cette vision qui est celle de la plupart des traditions religieuses et spirituelles n’est pas si pessimiste que cela, puisque elle reconnait simultanément la possibilité d’évolution par un travail sur soi-même, qui semble être un des sens important de l’incarnation humaine.
      On pourrait d’ailleurs presque dire que la vision matérialiste agnostique, par la notion de « progrès », reprend à sa manière cette même idée : il s’agit de s’arracher par la force des sciences et des techniques à un état originel de manque de pauvreté de misère, etc…
      Certes on peut trouver que cette loi de l’évolution possible est un peu « sadique », surtout qu’elle est difficile et c’est loin d’être une courbe linéaire aussi bien au niveau individuel que collectif, mais à partir du moment où elle est comprise, elle ne me semble pas si démotivante que cela, au contraire elle peut être considérée comme un « challenge ». Rien de pire qu’une vie plate sans progrès ni évolution, c’est l’ennui programmé.
      Par contre, si on ne voit que la chute, ou le pêché, le mal ou l’inconscience, sans évolution possible, alors ça peut effectivement tourner au désespoir, comme par exemple chez Beckett et son théâtre de l’absurde,

  3. François Butty dit :

    J’aimerais juste poser humblement la question à Claudine « qu’est ce qu’elle fait de plus, quand elle se sent mal( n’importe lequel !), que d’en parler ou de penser (ou réfléchir) ?

  4. Claudine Degoul dit :

    Réponse à François Butty:

    Désolée, mais je ne comprends pas le sens réel de votre question. A quoi voulez-vous en venir précisément ? et quel rapport a-t-elle avec l’objet de l’article et ma prise de position précédente ?

    Je peux néanmoins en parler, car il se trouve que j’ai très souvent l’occasion de me poser le problème depuis quelques temps. Que faire donc quand on a mal ?
    – un recours à la médecine est parfois utile
    – en parler ? oui, mais pas à n’importe qui
    – réfléchir ? oui, pour essayer de mieux se connaître, et s’informer
    Mais j’ajouterai aussi:
    -essayer de calmer le stress par
    .une méditation pour prendre du recul (mais je suis encore très novice en la matière)
    . une attitude qui ne consiste pas à nier le mal, mais à le surmonter en partie si c’est possible pour mener une vie qui, à mes yeux, soit la plus proche possible de ce que je fais d’ordinaire
    . comparer ma situation avec celle de personne connues qui sont plus atteintes que moi et qui réagissent bien

    La réflexion et la méditation sont évidemment les points essentiels. Les autres attitudes ne sont que des palliatifs, mais qui se
    révèlent parfois quand même bien utiles.

    Ai-je ainsi répondu à votre question ?

  5. Je trouve votre réponse, Claudine, tout à fait sensée et illustrant bien à sa façon le chemin pour guérir le mal (ou dit autrement la souffrance), avec ces deux incontournables que sont la réflexion sur soi-même pour trouver l’origine ou la cause du mal, et la voie royale de la méditation afin de retrouver la plénitude de l’être et de la conscience.
    Je pense que la question de François était une manière détournée de vous faire avouer que vous n’étiez finalement pas si loin des propos que vous critiquiez : au départ, le mal et le chemin toujours possible de sa guérison. Donc si une entité ou un Dieu a créé ce monde et sa loi de la souffrance humaine, ce n’est finalement pas si absurde et déprimant que cela.