Croissance spirituelle, décroissance matérielle

Sur le tard je n’aime que la quiétude.
Loin de mon esprit la vanité des choses.
Dénué de ressources, il me reste la joie
de hanter ma forêt ancienne.

j’apprécie ce poème taoïste de Wang Wei,
ce fin lettré de la cour de l’empereur de Chine,  au 8e siècle,
qui aimait se retirer loin du monde
au fond de sa forêt,
pour y vivre le plus simplement possible.

Cela me fait penser à l’époque actuelle,
la nécessité d’une évolution spirituelle significative de l’être humain,
égaré par les sirènes d’un consumérisme total et vorace,
moteur d’une croissance matérielle de plus en plus insensée
et de plus en plus dangereuse pour l’équilibre de la planète,
croissance à l’origine aussi de cette rupture entre les toujours plus riches
et les exclus de la grande pauvreté, toujours plus nombreux.

Wang Wei nous convie dans ce poème à la joie la plus simple,
celle de la sagesse de l’homme réconcilié avec lui-même
et se contentant de peu au niveau matériel,
car sa richesse intérieure est illimitée.
Il nous invite de manière très actuelle, en quelque sorte,
au passage de la décroissance matérielle à la croissance spirituelle,

seule manière d’échapper au désastre possible qui se profile à l’horizon
par consumérisme insensé et addictif.

Mais de quoi l’homme spirituel a-t-il besoin ?
Il lui suffit de s’asseoir en silence, immobile, dans un coin tranquille,
pour s’adonner à la joie simple de la méditation en pleine conscience.
Rien ne le tente vraiment de tous ces besoins et désirs superflus, artificiels,
proposés par le système de consommation, afin d’entretenir la croissance.

Mais le système est tellement malin qu’il est peut être aussi en train de récupérer la méditation de la pleine conscience,
pour en faire un produit de marketing plat, dans le prolongement de l’Ipad…

voir les articles de ce blog sur la pleine conscience,
en particulier : « La pleine conscience un produit nouveau« 

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8 réponses à “Croissance spirituelle, décroissance matérielle”

  1. Maarten Aalberse dit :

    Ce texte me tente aussi, Alain. Et j’avoue qu’elle évoque en moi aussi un peu mes bon vieux temps de hippy, où je rêvais de « drop out » avec eux, et de me retirer dans un lieu bien paisible en pleine nature, pour m’épanouir avec mes co-communautaires. (Je l’ai fait d’ailleurs). Ah, ma nostalgie est toujours là… Mais bon, un peu d’utopisme peut-il inspirer aussi des engagements pertinents?

    C’est peut-être pour contre-carrer un « trop de 68 », que j’apprécie tellement ce que l’on fait dans le Bouddhisme Mahayana: on ne médite pas pour soi, pour sa propre paix intérieure, mais pour tous les être vivants – et on dédie les fruits (et « mérites ») de sa méditation à tous et à toutes.
    Je ne connais pas suffisamment le Taoïsme, mais me demande si dans ce dernier il y a un équivalent au « vœu de Bodhisattva », où on renonce à sa libération personnelle pour se dédier à la libération de tous?

    • Je suis assez d’accord avec ton commentaire Maarten et le taoïsme m’apparait effectivement dans une démarche assez individualiste ou en petites communautés monastiques à l’écart du monde, dans la belle nature ou ce qui en reste actuellement. Je vais poser la question à un ami, grand spécialiste du taoïsme.
      Mais j’ai l’impression que cette posture taoïste – qui a fleuri déjà dans le new-age- peut revenir assez rapidement, si la société de consommation se montre de plus en plus invivable pour le plus grand nombre, et de la crise passe dans le désastre.
      Et il demeure de toute manière l’idée de vivre le plus simplement possible, peu importe où, à partir du moment où la dimension intérieure d’ordre spirituel a pris le pas sur les désirs « du toujours plus » de la consommation matérielle. Cela me semble d’actualité, comme une critique radicale du mode de vie qui nous est proposé.

      • Maarten Aalberse dit :

        Oui, Alain.
        On pourrait aussi poser ta question ainsi: de quelle spiritualité avons-nous besoin pour accueillir l’austérité que un peu partout dans les pays « grand consommateurs » on est en train de nous imposer? T’es sûrement d’accord avec moi qu’il faut transcender le narcissisme pseudo-sprituel du new age.
        On n’a pas besoin d’une spiritualité qui nous permet de fuir la souffrance dans le monde – et celle de notre éco-système. On a besoin d’un spiritualité qui s’engage vers d’autres valeurs que celles du bien-être individualiste. Une spiritualité qui s’appuie sur une générosité et une capacité d’empathie qui sont latent en chacun de nous?
        Je suis donc très curieux d’entendre la réponse de ton ami, spécialiste du taoïsme.

        PS: un peu lié à d’autres discussions entre nous: peut-être cette empathie et générosité sont aussi la base nécessaire pour une théorie intégrative qui, sans renoncer à un esprit critique tout aussi nécessaire, reconnaît ce que les « chapelles diverses » contribuent à l’évolution humaine?

        • Pour essayer de répondre à ta question sur une spiritualité de l’époque actuelle, capable d’intégrer et l’austérité imposée et l’engagement dans le monde pour atténuer la souffrance collective, la grande pauvreté, le désastre écologique, etc, je pense qu’il va s’agir d’une spiritualité intégrative, capable d’intégrer le retrait du monde pour le travail sur soi-même et l’entrainement à la méditation, en alternance avec l’engagement dans le monde. Le retrait seul est susceptible d’entrainer névroses et narcissisme, l’engagement seul pouvant aussi déraper dans les « powertrip ». La spiritualité intégrative est capable d’intégrer le travail sur soi-même d’ordre psychothérapeutique, le travail sur soi-même d’ordre méditatif, et l’engagement dans le monde.
          Pour la question de l’austérité imposée à une société de consommation débridée, il s’agit d’ailleurs de passer d’une austérité imposée à une austérité choisie, une austérité permettant de se réaliser dans ses richesses intérieures qui, quand elles sont profondes ne peuvent pas rentrer dans la récupération marchande.

          • Maarten Aalberse dit :

            Oui Alain.
            A propos de cette austérité choisie: il me semble important que une certaine psychothérapie humaniste s’oriente moins sur les « besoins » de l’individu (qui a été tellement « phagogicité » par le consumérisme), et plus sur ses valeurs quand elles sont comprises de « façons de faire » les choses.

            Et au risque de pinailler: je crois que l’association presque automatique de « spiritualité » et « vie intérieure » est un peu malheureuse. Je suis un grand fan de Martin Buber et sa spiritualité dialogique de « I-Thou », « Je-Vous ». Pour lui la spiritualité est relationnelle; et c’est un élément trop souvent ignoré, je crois.
            Un peu dans le même registre Thich Nhat Hahn qui parle souvent de « interbeing », le « entre-être », aussi pour souligner que la spiritualité n’est pas seulement « intérieure ».

            • Je suis d’accord sur cette dernière remarque, au sujet de la spiritualité relationnelle. En même temps, il ne faudrait pas que cela devienne une sorte d’impératif catégorique. La spiritualité s’est toujours manifestée de différentes manières et selon différentes voies. En particulier, il y a la voie de la connaissance (ajna yoga dans la tradition indienne) et la voie de l’action plus tournée vers les autres (karma yoga et bakti yoga) ; cette différence est bien incarnée par l’image du Bouddha et celle de Jésus. C’est à chacun de faire son choix librement et il semble que la voie taoïste soit plus une voie tournée vers la Connaissance, la Connaissance intérieure de soi-même et du monde et je ne pense pas que l’on puisse la déprécier pour cela.

              J’ai aussi une remarque à faire par rapport à ton 1er message comparant ce retrait du monde de Wang Wei avec le mouvement new age des années 60, 70. Il me semble que le retour à la Nature est assez différent – même si les sages taoïstes ont été mis en exergue à l’époque par Kerouac et Allen Ginsberg, par exemple.
              Le mouvement new age est une révolte adolescente très tapageuses, ostentoire et finalement narcissique – d’ailleurs ce fut un feu de paille très facilement récupéré ou anéanti par le Système en place.
              Le retrait du monde de ces vieux sages comme Lao-tseu, Chang-tseu, Wang Wei qui appartenaient à la cour de l’Empereur n’a rien à voir : c’est un retrait de la maturité d’âge, un mouvement de profonde sagesse par rapport à une certaine décadence de leur époque, c’est une voie spirituelle qui a marqué la culture humaine au même titre que la voie du Bouddha ou celle de Jésus et je ne pense pas que le new age et ses tâtonnements d’adolescence donne lieu à cela. Rien à voir entre le Tao tö king de Lao-tseu et « Howl » d’Allen Ginsberg ou même « sur la route » de Kerouac.

              Et c’est en ce sens que je pense que cette forme mature de retrait du monde du taoïsme nous concerne profondément actuellement. Devant la décadence du système d’hyperconsommation de la société actuelle, un mouvement de retrait spirituel me semble une tentation de la sagesse.

              • Maarten Aalberse dit :

                D’accord avec toi, Alain. Il ne s’agit pas de déprécier « la voie intérieure ». Mon intention était surtout de mentionner cette autre dimension, comme je l’ai fait souvent aux personnes qui ont croisé mon chemin. Ceci surtout quand il me semblait que pour eux, il pourrait être pertinent de s’orienter plus vers le relationnel, pour trouver une meilleure équilibre. Cela me semble une des paramètres à considérer dans une psychothérapie intégrative.

  2. Will Farnaby dit :

    Deux petites remarques par rapport à votre discussion.

    1) Wang Wei était bouddhiste, et non taoiste… Adepte du bouddhisme Chan et donc, bien sûr, imprégné, par sa lecture mais aussi par sa pratique (cf. la définition de l’exercice spirituel dans le Zhuang zi, rester assis dans l’oubli – ch. 6, dialogue 9), de « taoïsme » philosophique (le mot a été inventé 600 ans après la rédaction de ces texte…). Mais bouddhiste Chan et donc adepte du Mahayana.

    2) J’aime ce proverbe indien qui dit que « Pour sauver quelqu’un des sables mouvants, il faut avoir les pieds sur la terre ferme ».
    A ce sujet, contrairement à ce que peuvent laisser penser vos propos, les mystiques ne considèrent pas du tout que leur action est sans effet sur le monde. Dans le récit traditionnel de l’éveil du Bouddha, il est dit que l’ascète Gautama s’est éveillé et tout l’univers avec lui. Et on rencontre le même tropisme dans toutes les grandes traditions contemplative. Pensez à l’axiome qui parcourt les textes « taoïstes » antiques selon lequel « la meilleure façon d’agir sur le monde, c’est de le laisser suivre son cours sans intervenir », ce qui d’ailleurs ne renvoie pas exactement à la pratique du recueillement nu mais plutôt à l’attitude désintéressée qui en résulte quand cette pratique est bien menée.