Diogène ou la liberté absolue

Le fantôme de Diogène…

 

Diogène est un sage que je révére ;
sa liberté absolue et provocatrice m’est une source d’inspiration et de joie profonde.
Face aux faux-semblants de la pensée convenue et l’artificialisation du monde actuel,
Diogène est un bain de jouvence ;
drôle de surcroît, il fait un pied de nez permanent à tous ceux qui souffrent de la maladie grave de se prendre au sérieux.
Diogène sera toujours d’actualité, comme une sorte d’immortalité de l’Esprit sans concession face la folie de l’homme embourbé dans son inconscience ontologique.

Ce sont surtout des histoires qui circulent sur lui, illustrant sa superbe manière d’être,
elles ont franchi irrésistiblement la barrière du temps : 2500 ans nous en séparent…
J’en ai déjà raconté une, la plus célèbre, quand il se rit d’Alexandre le Grand,
en voici une autre qui est très intéressante, car elle illustre cette liberté intérieure et absolue du Maître :
« La véritable liberté est d’être au dessus de toutes les contingences et en particulier de son opposé l’esclavage. »  (1)

Histoire de Diogène : « Le Maître vendu comme esclave »

« Un jour des hommes s’emparèrent de Diogène, c’était des voleurs.
Diogène était un mystique très sain. Il vivait nu et son corps était très beau.
On raconte que même Alexandre était jaloux de lui.
C’était une sorte de fakir nu ; il n’avait rien que sa gloire et que sa beauté.
Il méditait donc sous un arbre, dans une forêt, quand des voleurs l’attrapèrent.
Ils pensèrent « c’est bon, nous allons en obtenir un bon prix. Il peut être vendu dans un marché d’esclaves. »
Mais ils avaient peur car l’homme semblait très fort. Les voleurs étaient bien une demi-douzaine, pourtant ils avaient peur. Et ils s’approchèrent avec précaution pensant qu’il pouvait être dangereux ; à lui seul il semblait assez fort pour battre six personnes.
Diogène les regarda en souriant et dit : « Ne craignez rien, n’ayez pas peur, je ne vais pas me battre avec vous. vous pouvez approcher de moi et me mettre vos chaînes. »
Ils furent surpris. Ils l’enchaînèrent et ils firent de lui un prisonnier pour l’emmener vers la place du marché. En route, Diogène leur dit : « Mais pourquoi m’avez vous enchaîné ? Vous auriez pu simplement me demander de vous suivre et je l’aurais fait. Pourquoi faire tant d’histoires ? »
Ils lui répondirent : « nous ne croyons pas que quelqu’un soit à ce point disposé à devenir un esclave !« .
Diogène rit et dit : « Je ne me soucis pas de cela, car je suis un homme libre« . Ils ne purent comprendre.
Puis sur la place du marché, Diogène cria : « Un Maître est venu ici pour y être vendu. Un esclave est-il désireux de l’acheter ?« .

Quelques mots de commentaires personnels,
même si cette histoire pourrait se suffire à elle-même,
dans cette sorte d’enseignement spontané pour ouvrir les consciences,
en créant un choc chez l’interlocuteur.

« Un Maître est venu ici pour y être vendu.
Un esclave est-il désireux de l’acheter ?
« .

C’est évidemment cette formule lapidaire finale, qui est la plus forte.
Elle dénonce non seulement le paradoxe inacceptable pour l’époque (4e siècle av.J.C.)
« du Maître vendu comme esclave« ,
mais le fait de chercher de surcroît un esclave pour l’acheter, augmente la provocation,
car c’est un avertissement d’une ironie cinglante pour tous ceux qui oseront l’acheter.
Diogène tourne ainsi en dérision la dualité « maître – esclave »,
ce paradigme détestable de la société grecque de son temps,
affichant une sorte de pratique politique originale pour dénoncer l’injustice sociale.

De plus, il dévoile un aspect intéressant de la posture intérieure d’un Maître réalisé :
sa Conscience se situe au delà de toute dualité et s’en moque,
sutout si cette dualité, en l’occurance la dualité sociale « maître / esclave », est détestable, insupportable, inhumaine.
Le moyen utilisé pour cet enseignement au-delà de la dualité, n’est pas une lourde démonstration philosophique ou spirituelle qui le plus souvent ne sert à rien, sinon à réunir autour de soi de zélés disciples trop obéissants – on pense à Platon qui vivait à la même époque et que Diogène détestait –
mais c’est une posture ironique, un engagement provocateur, dont la radicalité corporelle, mentale et spirituelle, interpelle son auditoire pour le réveiller en provoquant un choc psychologique.

Cet esprit de provocation  est souvent une ultime stratégie philosophique ou spirituelle,
surtout dans les époques de grand verrouillage social, où nulle évolution ne semble possible :
Diogène apparait comme son premier et meilleur promoteur dans la culture occidentale ;
on peut en trouver aussi des traces chez un Rabelais, un Voltaire et surtout chez Nietzsche avec ses aphorismes souvent trempés au vitriol ; de nos jours il y a parfois Michel Onfray, à moins qu’il faille se tourner vers Coluche, Gainsbourg, Charlie Hebdo ou parfois le journal La Décroissance.
Peut-être que notre époque totalement verrouillée sur son délire numérique et marchand, courant au galop, tête baissée, vers une apocalypse écologique prochaine,
a besoin de cette méthode mise au point par Diogène :
la saine provocation sur la place publique pour réveiller les consciences endormies.
Cela expliquerait sans doute le regain d’intérêt actuel pour Diogène,
le philosophe cynique comparé à un chien qui aboie pour tenter de réveiller ses contemporains avec une lampe à la main en plein jour pour chercher parmi la foule un seul humain,
comme si nous attendions nous aussi quelques « philosophes chiens » pour notre époque,
afin de secouer la bonne conscience dominante, ensommeillée en ses mirages « écraniques ».
pour tenter de la réveiller.

Fragments inédits de Diogène le Cynique

Dernièrement de nouveaux « Fragments inédits » de Diogène ont été découverts,
présentés et traduits par Adeline Baldacchino avec une belle préface de Michel Onfray,
qui a placé Diogène comme le premier philosophe de sa « Contre -histoire de la philosophie »
le plaçant ainsi au sommet de ses admirations philosophiques (3),
et réparant ainsi un oubli inadmissible de la part de la philosophie universitaire, bien pensante, enlisée dans les eaux trouble de sa « raison dominante ».
Quant à Adeline Baldacchino, elle n’a fait qu’exhumer un texte en anglais qui circulait au CNRS dans les années 90 intitulé  « Les penseurs grecs dans la tradition arabe »,
un petit livre pour nous réjouir pleinement avec une centaine d’histoires et de sentences à propos de Diogène,
tout en nous montrant que l’islam du moyen-âge était plus ouvert, vu son intérêt pour des penseurs iconoclastes venant de surcroît de la Grèce antique.

Voici quelques sentences et histoires  choisies dans ce livre :

Diogène passait devant un collecteur d’impôts et ce dernier lui dit, espérant obtenir quelque chose de lui : « As-tu des choses de valeur sur toi ? » ; « Oui » répondit Diogène et il mit sa besace devant lui. L’homme l’inspecta mais ne trouva rien et dit : « Où est ce dont tu me parlais ? » Diogène découvrit sa poitrine et dit : « Ici, où tu ne peux ni l’atteindre ni le voir ».

Un homme insulta Diogène mais il ne lui répondit pas. Quelqu’un l’interrogea et il dit : « Si un chien aboie sur vous, lui aboyez-vous dessus ? Si un âne rue, ruez-vous en retour ? »

Il disait : « aussi longtemps que tu peux utiliser tes paumes comme une coupe pour boire, n’utilise pas de coupe ».

Quand on lui demandait ce qu’est la richesse, il disait : « Renoncer aux désirs ».

On lui demanda la différence entre le roi et lui et il répondit : « Le roi est l’esclave de ses désirs, alors que je suis leur maître. »

« Le monde est le marché du voyageur. L’homme intelligent ne devrait pas y acheter plus que ce qui lui suffit car il souffrira de la perte et du regret ».

Alors qu’on lui reprochait d’éviter la compagnie des femmes, il dit : « Je trouve plus facile de surmonter le désir que de chercher les moyens de satisfaire la dépendance. »

« La vraie richesse est ce qui ne peut être enlevé à son possesseur, qui reste avec lui-même après sa mort. »

Un homme vint à lui et demanda : « Que cherches-tu Diogène ? », « Le repos » répondit-il.  « L’as-tu trouvé ? » continua l’homme. « J’ai trouvé, répondit-il, que je ne le trouverai pas en ce monde. »

Il vit un homme ignorant assis sur une pierre et dit : « Une pierre sur une pierre ».

Diogène et la « Décroissance« 

Il est aussi très intéressant de noter que Diogène est mis en exergue dans un livre (4) de la petite collection dédiée aux penseurs de « la Décroissance » nécessaire à notre époque.
Il prend sa place auprès d’une pléïade d’auteurs : Jacques Ellul, Epicure, Charles Fourier, Jean Giono, Léon Tolstoi, Lanza Del Vasto, André Gorz, Lao-tseu, Pierre Kropotkine.
En prime, à la fin du livre, une traduction de Diogène Laërce qui a rendu célèbre Diogène le cynique (5).

Prisonniers de nos villes-mégapoles surpeuplées et surpolluées,  tombés dans une vie de plus en plus artificielle et mensongère,  préoccupés d’accumuler les plaisirs factices d’une société de l’hyper-consommation, noyés dans la surinformation des medias et la pléthore numérique des écrans, alimentant les désirs sans limite les plus fous dans l’addiction galopante,
Diogène nous apparaît comme un précieux médecin de l’âme,
il a traversé vaillamment les siècles (2500 ans), pour nous rappeler de son verbe haut en couleur, la vie simple, la vie naturelle, la sobriété heureuse et vertueuse, une sorte d’ascèse personnelle nécessaire, toujours d’actualité,
non pas en se réfugiant loin de la ville, dans les campagnes les plus reculées, comme le propose par exemple Pierre Rabhi,
mais en restant au coeur de la grande ville, pour apostropher la folie ambiante
et proposer de manière vivante son contre-modèle de simplicité.
Voici un extrait de ce livre :

Au mythe prométhéen qui place le salut de l’homme dans la technique et le confort procurés par la civilisation, les cyniques objectent que d’une part les artifices de la civilisation n’ont pas rendu l’homme plus heureux, mais, en servant son plaisir sans limite, plus malheureux ;
et d’autre part, que l’homme peut parfaitement s’accommoder d’un très faible niveau de développement ; la survie des premiers hommes, dont nous sommes les descendants, en étant la meilleure preuve.
Une vie au plus près de la nature, dépourvue de toutes les commodités procurées par la civilisation, est donc possible, elle est aussi désirable parce qu’elle est affranchie des plaisirs du confort qui affaibissent l’homme physiquement et moralement (…)

Si décroître à la mode des cyniques consiste à revenir en deça de tout état social et presque de toute culture, quelle pertinence le cynisme antique peut-il bien avoir pour penser « la décroissance » aujourd’hui, sans faire le jeu de ses détracteurs , qui le présentent comme un retour à la nature à la fois naïf, rétrograde et dangereux ?
Une telle lecture du cynisme antique oublie qu’il ne constitue pas tant un programme à mettre en oeuvre, qu’une philosophie dont la fonction critique ne saurait se passer de ce à quoi elle s’oppose.
Diogène est impensable sans les victimes de ses piques ou de ses actes, victimes dont il tire sa résistance, sa vertu et sa propre gloire, voire son orgueil. Le cynisme antique est une pratique ostentatoire qui suppose une cité à ébranler et des hommes à mordre : non point pour dissoudre les premières ou tuer les seconds, mais pour les alerter, les réveiller, les faire réagir (…)

En se souciant à plusieurs reprises de savoir où sont passés les hommes, et en nous tendant le miroir d’une vie à l’état de nature, dont la sauvagerie nous effraie, Diogène nous invite à identifier dans la configuration des cités actuelles, tout ce qui nous déshumanise et nous empêche d’être vraiment des humains, des êtres guidés par la lumière d’une raison sensible, et capable de soumettre le souci légitime du plaisir à la question du Bien.
Les cyniques étaient bien des chiens : des chiens d’attaque assurément, mais peut-être avant tout des chiens de garde, de mise en garde contre nous-mêmes.

Belle conclusion, il n’y a pas grand chose à rajouter,
si ce n’est qu’une certaine timidité m’empêchant de descendre sur la place publique pour apostropher mes contemporains,
je formule le souhait que ce blog ait parfois les accents inspirés du  « philosophe chien ».

(1) Osho « La voie de l’amour », commentaires sur les chants de Kabir, éditions du Relié 2012
– livre dont est tirée cette histoire.
(2) « Fragments inédits », par Diogène le Cynique,
textes présentés et traduits par Adeline Baldacchino,
Préface de Michel Onfray, Ed. Autrement, 170 p., 13 euros
(3) Michel Onfray « Cynismes » Le livre de poche
(4) « Diogène et les cyniques ou la liberté dans la vie simple » Etienne Helmer,  éditions le passager clandestin 2014
(5) « Vie et doctrines des philosophes de l’Antiquité », de Diogène Laërce. Le livre VI est consacré aux cyniques et les paragraphes 20 à 81 à Diogène de Sinope« .

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16 réponses à “Diogène ou la liberté absolue”

  1. anny dit :

    Diogène, le sage dépouillé. Socrate, qui ne sait rien. Epictète, qui distingue ce qui dépend de nous ou pas pour devenir sage. Sénèque, qui respecte la vie… Tous ces grands noms ont bercé ma jeunesse.
    Pas étonnant que Diogène ait choqué, qu’on n’ait pas vraiment de textes de lui, puisqu’il dérange encore les bien pensants formatisés par une société dirigiste.
    Diogène a dû m’influencer, moi qui vis pauvrement, entourée de nature et de bestioles brutes de décoffrage, telles qu’elles-mêmes. Par contre, je ne pourrais pas faire ce qu’il démontre en pleine ville, donner l’exemple au milieu de la folie bruyante et ambiante…
    Sans aller jusqu’aux extrêmes comme il avait le courage de le prouver, très décalé, on peut redevenir soi-même sans se laisser mener par le bout du nez par le lien social qui fausse nos personnalités intimes. Dire un peu zut. Penser par soi-même. J’ai choisi, pour ma petite part, de venir en aide à des êtres oubliés, méprisés, tenus pour inférieurs : insectes, oiseaux de tous accabits, rejetés, maltraités, mal vus. J’en parle avec prudence, car on passe vite pour une illuminée dès qu’on sort sans peur des sentiers battus. Il est de bon ton d’aider certains et de dénigrer d’autres ; on pratique la compassion à plusieurs vitesses dans l’humanité, oubliant que la vie est un Tout, comme nous le disaient les philosophes antiques, notamment.
    Cet article est profond, magnifiquement écrit et devrait être lu plus que cela.
    Michel Onfray décoiffe souvent. (Quand il attaquait assez violemment le sieur Freud, je trouvais qu’il allait un peu loin, car si celui-ci était un peu trop sur un piedestal malgré sa vie décousue, en apparence, il a quand même apporté pas mal à la psychologie embourbée de l’ancien temps. )
    Mais il faut des iconoclastes, oh que oui ! Diogène, on l’a beaucoup oublié, on devrait pourtant le remettre au goût du jour. On n’en trouve plus guère , des diogènes, sinon peut-être en Amazonie ou en Afrique, ou en Inde… Ca ferait pourtant grand bien, qu’un philosophe dérangeant mette en pratique cette façon de penser révolutionnaire, sans grands blablas… Mais l’écouterait-t’on, dans notre société intello et électronique ?
    Peut-être que les moines tibétains, les ascètes indiens remis à la mode, pourraient un peu le remplacer, mais qui vraiment met leur sagesse en pratique, sinon un nostalgique du new age?
    Il y a du pain sur la planche. La preuve, cet article passe encore trop inaperçu.
    Diogène, maître de vie sans ostentation, guru du sans mot, du sans gourou, reviens nous montrer le chemin de la simplissime vie, celle des animaux, des plantes et des hommes nature.
    Tu me manques. Je te retrouve dans un chien perdu, dans un vieil arbre, mais si peu dans l’homme dénaturé et prétentieux.

    • Alain Gourhant dit :

      merci anny,
      j’aime bien : « Mais l’écouterait-t’on, dans notre société intello et électronique ? » au sujet d’un nouveau Diogène.

      La nuit dernière, je suis allé lui rendre visite à Diogène (son âme). Je lui expliqué qu’il n’avait eu aucun succès, presque aucun commentaire dans mon blog…
      Il a ri aux éclats en crachant par terre, puis il m’a dit :
      « mais mon petit gars, tu n’avais aucune chance, ils sont tellement occupés, absorbés, débordés derrière leurs écrans qui cachent la réalité ; et toi même tu te planques derrière ton écran !
      Quand ils seront complétement asphyxiés par leur délire « écranique et virtuel », alors je reviendrai dans ma nudité avec mon amphore pour dormir dedans. En attendant bon courage ! drôle d’époque qui passera comme toutes les époques ! »
      Puis il a ri de nouveau en crachant par terre… et il a disparu dans les limbes du cosmos en laissant derrière lui une traînée de lumière.

  2. anny dit :

    Cracher par terre, je n’y ai pas pensé !!!!!

    • Alain Gourhant dit :

      Oui, « cracher par terre » est ce qu’il y a de plus interpelant dans cette représentation de Diogène.
      On pourrait l’interpréter de différentes manières :
      d’abord cela renvoie au Diogène irrévérencieux, qui aime bien choquer l’interlocuteur, le provoquer, un peu comme cracher par terre va choquer de nos jour le bon bourgeois bien propre en apparence.
      Ensuite cela voudrait dire, qu’il n’est pas content que cette évocation de lui-même n’entraîne aucune réaction, c’est un mouvement de colère au second degré sûrement en ce qui concerne Diogène
      Enfin, je pencherai plutôt pour la 3e interprétation : ce mouvement d’humeur de « cracher par terre » est une projection de l’auteur de ce rêve ; peut-être est-il lui-même un peu en colère de s’être donné beaucoup de mal pour pas grand chose…
      A sa décharge, c’est aussi un mouvement d’humeur au 2e degré, dans lequel il y a beaucoup de malice, et de toute manière ce monsieur doit apprendre à agir – en l’occurence écrire -, « sans en attendre les fruits », comme dirait Krishna dans la Bhagavad Gita.

  3. anny dit :

    Quel régal pourtant de lire tout ça, je me délecte.
    Agir mais ne rien attendre, vivre sans attente… Ca fait bien « pleine conscience » tout ça, et c’est bien difficile dans notre société qui prône la pression non stop, les winners, et pas le wo wei du non agir taoïste.
    Pourtant, que de maladies pourraient être évitées si on savait lâcher prise, se battre oui mais en ne cherchant pas à tout contrôler, VASTE PROGRAMME !
    C’est pourtant d’une vraie richesse et force intérieure, cela signe un équilibre de l’être accompli qui a tout compris de la vraie vie.
    L’arbre pousse, lutte, mais sait mourir dignement aussi.
    La malice, voilà la solution finale : on crache par terre en rigolant, on se moque de soi et de notre folie sociale qui ignore tout de Diogène, pauvre type qui n’était qu’un philosophe sdf.
    Je l’ai toujours aimé, le Diogène. Il m’a impressionné. On en aurait tant besoin de nos jours, fi de la croissance ad libitum, un peu de sagesse et de dépouillement…

  4. Alain Gourhant dit :

    J’ai retrouvé dans ma mémoire, hier soir, les traces d’un digne représentant de Diogène – peut-être même l’une de ses meilleures réincarnations…
    Il s’appelait Aguigui Mouna ; l’origine de son nom plairait beaucoup à Diogène : « On devient gaga, complètement gaga, fini, usé, terminé… gaga, agaga, agogo, gogo, agag, aguigui… aguigui ! ».
    Je me souviens de l’avoir fréquenté dans les années 70 au quartier latin à Paris ou dans la rue Mouffetard. Il haranguait la foule de sa voix un peu nasillarde qui donnait envie de rire alors qu’il parlait de choses très sérieuses, en critiquant de manière radicale le mode de vie stupide d’une société qui sortait des « trente glorieuses » économico-politiques, plutôt piteuses.
    Il avait participé activement à Mai 68, mais de manière libertaire, en critiquant les dirigeants étudiants aux allures dogmatiques et politico-absolutistes. Il était de tous « les combats non-violents » et écologiques, en première ligne avec Lanza Del Vasto, en particulier pour refuser la centrale nucléaire de Plogoff en Bretagne – combat gagné avec toute une région qui s’était soulevée héroïquement – mais avec un mort tout de même.
    J’ai passé de longs moments à écouter en riant ses bons mots, ses formules percutantes :

    « C’est en parlant haut qu’on devient haut-parleur ! »
    « Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactif demain ! »
    « Aimez-vous les uns sur les autres !
    « Des trottoirs, pas des crottoirs ! »
    « Notre siècle : arnaques, barbaques, matraques. »
    « Le régime est pourri ! » (en agitant un régime de bananes pourries).
    « Battons-nous à coups d’éclats de rire. »
    « Les mass-médias rendent les masses médiocres. »
    « La télé : je suis branché, câblé et même souvent accablé de tant de nullités. »
    « Le monde ne tourne pas rond. »
    « Ne prenez pas le métro, prenez le pouvoir. »
    « Battons le pouvoir quand il a chaud ! »
    « Je fous la merde… pour que ça sente meilleur un jour. »
    « Le monde est mûr, frères, il faut mûrir. »
    « J’irai cracher sur vos bombes. »
    « Tu ne tueras point en détail, mais en gros ! »
    « La vélorution est en marche. »
    « Le jour où un vélo écrasera une auto, il y aura vraiment du nouveau. »
    « L’énergie musculaire, l’énergie la moins chère ! »
    « Garez-vous des gourous ! »
    « Priez moins, aimez plus. »
    « On est condamné à mort dès la naissance, c’est pas pour ça qu’on doit faire une gueule d’enterrement ! »
    « La grossesse à 6 mois ! La retraite à 15 ans ! »
    « Les grands hommes d’aujourd’hui sont de plus en plus petits. »
    « Les valeurs morales ne sont pas cotées en bourse. »
    « Riez et vous serez sauvé ! »

    Ces bons mots sont tirés du blog de René Durand :
    http://blog.durandandco.org/post/2015/02/22/Souvenir-%3A-Aguigui-Mouna.

    Il s’est présenté 3 fois aux élections – même aux présidentielles de 1974 – en en profitant, un peu comme Coluche, pour faire passer ses messages. Il avait toujours sur lui son réveil matin qu’il faisait sonner à tout bout de champ, pour réveiller les esprits.

    Si vous avez une heure devant vous, après avoir lu Wikipedia,
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Aguigui_Mouna
    allez voir les video sur youtube , surtout celle intitulée « Mouna 2 », vous ne le regretterez pas
    https://www.youtube.com/watch?v=CYedWBMFvOc
    C’est comme si Diogène venait parmi nous, nous visiter pour rire un peu – beaucoup,
    tout en nous éclairant plein feux sur notre inhabileté, voire notre bêtise qui tourne si souvent à la folie furieuse.

    Mais s’il revenait maintenant, Diogène, dans une de ses incarnations dérangeantes, il aurait tellement à faire,
    et serait-il accepté et écouté, de la même manière ?
    Est-ce qu’il n’y aurait pas, par les temps qui courent, un parfum d’absolutisme polluant toutes les consciences ?

  5. anny dit :

    Ouiiii. Toute notre société serait à réviser progressivement. Prendre à ce point le pouvoir sur la nature nature est pernicieux. A-t’on jamais vu une croissance non stop ? Neuf milliards d’humains sur la planète, des élevages intensifs nazis d’animaux esclaves, tandis que des caniches portent des petits manteaux l’hiver… Des champions de foot qui capitalisent tandis que des milliards d’enfants meurent de faim à cause du changement climatique ou de la guerre religieuse.
    Ca ne tourne plus rond, il faut repenser tout à la lumière de l’infini qui nous dépasse, des planètes, des particules quantiques, des penseurs sages, du soleil, du ver de terre…
    Nous changer, dire stop. Rire est difficile quand on s’attaque à la faim dans le monde par exemple, mais aimer la vie telle quelle est une alternative. Aimer est aussi ardu quand on voit les monstres que nous sommes devenus, de cupidité et de pouvoir, mais avoir de la bienveillance est recommandé. Je suis pour les petites évolutions pas après pas, mais là, ma pensée est dépassée, alors je fais mes petits efforts pour moi-même, car s’aimer c’est aimer le monde… Et tout change déjà autour de moi, lentement et doucement. Mais c’est une poussière dans l’infinitude à revisiter…
    Allez, crachons par terre et repartons d’un bon pied ! Je vais étudier tout cela, Alain, ça a l’air d’aller dans ce sens, et la nature aura le dernier mot, la logique universelle de la matrice qui nous a engendré… Merci de tous ces bons mots bienvenus à ma réflexion personnelle !
    a suivre donc.

  6. anny dit :

    j’ai regardé Aguigui Mouna que je ne connaissais pas. Il est bien issu du diogénisme ! Je vais le réécouter, car Jack Lang aussi en a parlé !!! Il faut un sacré courage pour vivre ainsi en haranguant les foules comme le faisaient les anciens ! C’est un homme de terrain, un vrai. De nos jours, il aurait de quoi faire avec l’écologie et de quoi dire, quand on voit nos grands hommes dans les avions non stop. Il était simple de chez simple, c’est la sagesse même. La sagesse.

  7. bruno dit :

    Un grand merci à alain pour ce blog et beaucoup d’amitié à Anny pour son commentaire…Hors sujet : Une petite phrase que j’aime bien :  » un sourd qui regarde une personne danser pense qu’elle est folle… » J’essaye simplement de n’être pas le sourd dans l’ histoire; si facile de stigmatiser l’ Autre …

  8. anny dit :

    Je trouve cette phrase très pertinente car nous sommes toujours dans le jugement,nous autres humains : j’essaie déjà d’en être consciente puis de me libérer lentement de cette manie terrible que nous avons de toujours classer, hiérarchiser, classer, trier, juger… Le sage cité plus haut dans ce blog devait s’en moquer éperduement.

    • Alain Gourhant dit :

      Merci Bruno de votre apport ; votre propos m’a laissé songeur ;
      bien sûr vous avez raison, il ne s’agit pas de stigmatiser l’autre avec qui je ne suis pas d’accord, dans le sens de le juger, comme renchérit avec justesse Anny.

      Mais si je ne suis pas d’accord, je ne vais pas non plus me taire, et Diogène en est un exemple flagrant, de même qu’Aguigui Mouna qui haranguait la foule vertement sans mâcher ses mots.
      Je crois qu’il est légitime d’intervenir, de donner le fond de sa pensée, quand quelque chose nous apparaît injuste, insensé, ou tout simplement faux. Tout va être dans la manière de parler, de m’adresser à l’autre avec qui je ne suis pas d’accord.
      Si je suis dans la violence et le combat – c’est peut-être ce que vous entendez par jugement – alors effectivement ça ne va pas, et l’on rentre dans le conflit. L’idée, c’est de donner son avis différent, sans juger l’autre sans rentrer en conflit, et c’est souvent difficile : en nous il y a un niveau archaïque prédateur, qui veut toujours avoir raison sur l’autre et là c’est le conflit, c’est la guerre.
      Ce matin encore, j’ai eu un exemple. Je faisais mon qi gong matinal dans un parc à Paris. Voilà qu’arrive FR3 avec tout tout le bataclan – appareils photos, caméra, micros, etc… – avec au milieu une jeune fille bon chic bon genre avec un sourire cheese éternel du style « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentif, nous vivons dans un monde formidable!La pensée positive… » Vous remarquez que je juge … Pourquoi pas ?
      Ensuite j’écoute les premiers interviews des personnes qui étaient là comme moi, souvent des promeneurs du parc. La question était biaisée : « Pourriez vous nous dire pourquoi ce parc régional vous est si agréable ? » Et tout le monde très docile se mettant en quatre pour positiver un maximum la présence de ce parc si beau au début de l’automne, etc, etc.

      Arrive un moment, où je n’en peut plus, et je demande à être interviewé. Le jeune femme recommence sa question et je lui réponds que j’aimerais développer autre chose sur ce parc que je connais très bien, j’y viens très souvent. La femme est un peu interloquée, mais elle me répond positivement. Alors, c’est là que j’ai senti qu’il y avait en moi deux voix ou deux personnes : il y en avait un qui était en colère contre les médias qui mentaient et faisaient mentir les gens et l’autre qui avait tout simplement un point de vue différent et qui voulait l’exposer.
      J’ai donc expliqué calmement que ce parc par ailleurs très beau, était hyperpollué, car il était longé par une voie rapide pour rentrer dans Paris, où il y avait jour et nuit une circulation intense. De plus il ne fallait pas venir le dimanche matin car de nombreuses pelouses étaient jonchées de papiers gras et de bouteilles vides suite aux agapes du samedi soir quand il fait beau et cela posait le problème de l’éducation de la jeunesse par rapport au respect de la nature et des espaces verts.
      De plus rien n’était fait pour associer les gens du voisinage à participer à l’entretien de ce parc, en mettant par exemple à disposition un grand espace vert, où ils pourraient venir cultiver un jardin-potager.
      Enfin, j’habitais non loin de là dans un quartier tout neuf de Paris, où les immeubles neufs ont poussé comme des champignons avec des restaus et des galeries marchandes en masse, mais très peu d’espace vert, très peu de parcs comme celui- là ; juste des petits square pour faire semblant d’être écolo.
      La femme avait perdu son sourire « cheese » et elle m’a dit : « vous aimeriez donc qu’il y ait d’autres parcs comme celui-là ? »
      « oui, en quelque sorte mademoiselle » lui ai-je répondu, et que ce parc si beau ne soit pas seulement un cache-misère pour cacher l’incurie profonde de la politique écologique de ce pays. »
      Il y a eu un grand silence. elle m’a remercié gentimment un peu gênée et elle a continué son travail.
      Comment parler, nommer sa vérité, sans agresser l’autre ? c’est difficile. et Je ne sais pas si Diogène est un si bon exemple, car il se servait de l’agression pour provoquer un choc chez l’interlocuteur, mais cela sans doute sans colère, presque avec amour. Très difficile…

  9. anny dit :

    Formidable, c’est tout-à-fait ça : dire nos vérités ou les montrer, déranger avec amour !!!!!!
    Absolument. Y aller mollo mais y aller !
    Ca ne passera sûrement pas à l’antenne, votre dialogue hiiiiiiiiiiiii!!!!!!
    Personnellement, pour me déconnecter de mon ego mental juge d’instruction robotisé et formaté, cultivé et entretenu , je me branche sur les « branches » des arbres, je pars dans mon monde non social, bien à moi, pour me changer, renaître et dialoguer moins stupidement si je peux.
    La plupart du temps, je ne dis rien, je me contente d’être la décalée que je préfère en moi.
    Mon moi vrai reprend le dessus et l’intuition de la grande conscience originelle reprend le dessus, je deviens un avec le ver de terre, la planète, le soleil, la fourmi, le rien le tout, y’a plus de mot.
    Alors je peux trouver les mots !

    Mais ce n’est pas facile ! Car je suis domestiquée à fond la caisse depuis des ères et des ères.
    Bon je ne me relis pas, j’envoie tel quel. Diogène aimerait , je crois ?

  10. bruno dit :

    Merci de m’avoir fait découvrir Aguigui Mouna, c’est un bonheur… Ne pas combattre, s’interdire la violence, être tolérant ( mais pas indifférent) est sans doute un préalable nécessaire pour pouvoir s’exprimer et donner son avis. Pourtant ce simple avis pour une personne fragile ou mal assurée sera bien souvent ressenti comme un jugement ou à défaut comme un méfiance vis à vis d’elle. On pourrait dire que c’est son problème et que c’est à elle de s’en débrouiller… Kafka a dit ( je le cite pour faire le malin…) : celui qui, vivant ne vient pas à bout de la vie, a besoin d’une main pour écarter un peu le désespoir que lui cause son destin « . Alors que faire… En regardant Aguigui Mouna, ce qui m’a frappé c’est qu’il n’est pas simplement non violent, il émane de lui, malgré ses propos acerbes, un sentiment de bienveillance, de tranquillité, d’Amour ? Comme Anny je suis souvent tenté de parler aux vers de terre, de préférer la compagnie et la beauté d’un arbre à la parfaite plasticité d’une belle femme mais je sens bien que cela ne me complète pas vraiment. Il me semble que rien ne peut se dire sans Amour, surtout ce qui peut fâcher Je ne parle pas de l’amour égoïste et narcissique que j’ai d’ailleurs si souvent recherché, je parle de l’Amour de la Vie, des autres et de soi. Si je sens profondément que tu m’aimes, alors je peux t’écouter sans risques. ( Un livre qui m’a appris beaucoup de choses à ce propos : L’ alchimie de l’amour et de la sexualité de Lee Lozowick) Enfin s’il faut aimer sa vérité, avec un petit v, il faudrait surtout être capable de pardonner à l’erreur. La jeune femme dont parle Alain n’ a semble t-il pas encore beaucoup vécu et je crois que si l’on n’a pas, soi même, était en souffrance profonde, désemparé et totalement affaibli, il est très difficile de manifester une Véritable empathie, une communion dans la compassion… Je suis un peu hors sujet et pourtant…
    « Lorsque l’enfant était enfant, il marchait les bras ballants, voulait que le ruisseau soit rivière et la rivière fleuve, que cette flaque soit la mer. Lorsque l’enfant était enfant, il ne savait pas qu’il était enfant, tout pour lui avait une âme et les âmes étaient unes. Lorsque l’enfant était enfant, il n’avait d’opinion sur rien…
    ( Folkinos) Voilà un petit partage un peu bordélique mais j’aime croire que dans ce texte l’essentiel est dit et que le reste est avant tout du bavardage…

  11. bruno dit :

    Quand vous dites que vous jugez et pourquoi pas ? il me semble que juger c’est séparer, je ne suis pas compétent mais est ce intégratif ? C’est une question sincère.
    Amités.

    • Alain Gourhant dit :

      Vous avez raison Bruno, juger c’est séparer, c’est me séparer de l’autre, et ce n’est pas intégratif du tout.
      Mais je crois que dans un premier temps, il nous faut accepter que l’on soit sans cesse dans le jugement, car juger est une réaction très archaïque du cerveau le plus primate qui consiste à signaler que l’autre est différent et qu’il est peut-être une menace pour son identité physique ou symbolique.
      Accepter et accueillir le jugement, c’est déjà prendre une distance avec lui. Le pire serait de refouler, de ne pas voir, de faire semblant d’être acceptant de l’autre en sa différence, alors que l’on ne l’est pas.
      Dans une 2e étape, si c’est possible l’intégration des différences et des contraires survient, et elle ne peut se faire que dans un climat intérieur de détente consciente.
      Cette intégration de la différence de l’autre est très ardue, car elle demande la transcendance de la concience ; cela est la faculté la plus rare chez l’être humain, malgré qu’elle soit son chemin de rédemption avec l’amour.

  12. anny dit :

    Je trouve ce dialogue très riche, on semble sur la même fréquence même si on a des idées différentes des fois. On ne se prend pas au sérieux, c’est déjà cool.
    Je crois qu’il faut juste voir et s’observer : on ne peut éliminer complètement le jugement de nos pensées, mais en vivant « vu du dos d’un oiseau », on arrive à mieux cerner nos caractéristiques humaines. Je pense que, quelque part, le monde animal nous dépasse : une mère souffre de voir son bébé dévoré par un prédateur, par exemple, mais est « obligée » de passer à autre chose car il faut bien vivre, accepter la loi de la nature, dure ou pas. Elle ACCEPTE. Si elle refuse, elle va mourir et son espèce en pâtira. Tout semble se résumer dans une intelligente ACCEPTATION consciente et décontractée. Quand la détresse nous édifie, nous devons la vivre à fond, l’accepter de notre mieux, injuste ou pas, comme un destin obligé par des forces qui nous dépassent, une trame indomptable mystérieuse, et ainsi, cela se digère mieux ? Elle deviendra alors une leçon de force morale et de continuité dans la Vie totalissime.
    C’est du moins, mon humble avis et expérience : vivre à fond, s’observer, et se fondre dans le oui, qui n’est pas résignation mais élévation. Aguigui Mouna semble vivre ainsi, il dit mais n’est pas esclave de ce qu’il dit, il est en deça… Comment dire ?????

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