Quand Google se met à méditer…

« L’immobilité et le silence sont devenus subversifs,
car ils sont une invitation à réfléchir à notre condition »

Je viens de lire cela dans le journal « La Décroissance »,
c’est signé Vincent Cheynet son rédacteur en chef,
j’en fais comme une ligne de conduite.

Mais il est difficile quelquefois de sortir de l’immobilité et du silence
quand ce fut le programme de mes vacances :
on se plaît tant aux charmes du silence,
les mots deviennent vite inutiles :
des bulles d’insignifiance
dans l’immense charivari d’un monde convulsif.

Mauvaise idée aussi que d’avoir emporté un livre à lire,
en promettant d’en écrire la critique au magazine Santé Intégrative :
sa lecture en fut bien difficile,
son écriture plus pénible encore
le résultat en porte peut-être la trace.
Mais cela peut fournir sûrement matière à quelques commentaires,
car la pleine-conscience m’apparaît de plus en plus en question ;
plutôt que d’ambivalence, faudrait-il parler de dérapage ?

Réflexions sur un livre récent : « Connectez-vous à vous-mêmes » de Chade-Meng Tan

Une nouvelle voie
vers le succès, le bonheur
(et la paix dans le monde)
éditions Belfond (mai 2014)

Voici un livre attendu ; c’est la traduction d’un best-seller aux Etats-Unis, écrit par Chade-Meng Tan, un ingénieur surdoué de chez « Google », qui a introduit la méditation de la pleine conscience dans la prestigieuse entreprise de la Silicon Valley.

Au milieu de cette avalanche de livres sortant actuellement au sujet de la pleine conscience,
celui-ci a provoqué en moi, un fort sentiment d’ambivalence, dont j’ai déjà parlé sur mon blog,
pire,  j’ai la mauvaise impression que nous sommes  en plein dérapage :
la pleine-conscience a-t-elle perdu son âme,
a-t-elle perdu son sens ?

Répétons ce que j’ai déjà écrit sur ce blog en parlant d’ambivalence de la pleine-conscience

« Par rapport à la situation, il y a encore dix ans en France, de la méditation considérée alors comme une activité confidentielle, voire chargée de suspicion sectaire, c’est évidemment une bonne chose qu’un aussi grand nombre de livres sortent sur le sujet et que tant de personnes aient envie de pratiquer l’ancestrale technique mise au point il y a 2500 ans par le Bouddha.
Ce succès est positif, il ne peut faire que du bien, surtout par rapport au style de vie des grandes villes contaminées par le stress.
La méditation de la pleine conscience devient un précieux auxiliaire de toutes les formes de relaxations et autres techniques de bien-être ; sa pratique va bientôt se répandre dans tous les instituts voués au développement personnel.
On p
ourrait même se mettre à rêver, en cette période de crise – qui n’est pas seulement économique -, d’une sorte de mutation de la conscience humaine, provoquée par tous ces nouveaux méditants,
au sens où de plus en plus de personnes vont être capable de faire la différence entre la dimension limitée du mental émotionnel en proie à ses angoisses,
et les horizons lumineux, holistiques et unificateurs de la pleine conscience
se situant dans une dimension supérieure de l’être humain faite d’ouverture et d’amour inconditionnel.

Mais en même temps – c’est cela l’ambivalence – beaucoup de choses commencent à devenir vraiment désagréables et inquiétantes :
Celle-ci apparait de plus en plus comme un super produit de consommation, une opération de marketing bien ficelée avec des formules commerciales “à l’emporte pièce”, des promesses mirifiques de bonheur inconditionnel, tout cela pour de vendre du livre, des CD, des formations, des cours, des stages, des thérapies du développement personnel, etc.
I
l s’agit de faire croire à une sorte de panacée de la méditation pouvant venir à bout de tous les maux de notre société,
avec
bien sûr en ligne de mire pour certains, beaucoup d’argent à gagner, une nouvelle manne de profits dans le système marchand de la consommation anti-stress.
Cette pleine conscience qui s’apprend seulement en huit semaines de formation, avec des exercices « minutes » pour gens pressés, serait le meilleur produit à la mode dans ce « supermarché du bien-être ».
Décidément le système économique dominant de la marchandisation du monde est capable de tout récupérer, même la fine-fleur du travail sur soi-même, la méditation.
Mais ne faut-il pas s’attendre à de grandes désillusions, des déceptions ?
Comme tout produit à la mode, une fois passé l’engouement, n’est-il pas destiné à s’user rapidement ?

Dans cet empaquetage marchand réducteur, l’aspect subversif de la méditation, comme une remise en cause radicale de la manière de voir et de vivre ce monde, est complétement gommé.
C’est la disparition de la dimension « révolution ou évolution de la conscience humaine »,
l’occultation de la possibilité d’aller au delà d’un mode de vie étriquée, centrée sur l’avidité de l’ego et sa compulsion consumériste,  pour participer d’une nouvelle forme de vie spirituelle, où amour et compassion, partage, solidarité et engagement seraient la norme.

Dans le même ordre d’idée, je citerais Gilles Lipovesky dans son dernier livre sur l’art : “L’esthétisation du monde, vivre à l’âge du capitalisme artiste”

« Les esthétiques marchandes qui triomphent n’ont nullement l’ambition de nous faire toucher un absolu en rupture avec la vie quotidienne (…) Plus l’art s’infiltre dans le quotidien et l’économie, moins il est chargé de haute valeur spirituelle. »

Il suffit de remplacer l’art par la pleine conscience, et on obtient le même phénomène de récupération venant du monde marchand, où les plus hautes valeurs spirituelles d’une activité sont laminées vers le bas.
La méditation de la pleine conscience devient
donc un produit parmi les autres, que l’on achète pour créer une parenthèse de bien-être,  afin d’échapper momentanément à un monde en folie, sans jamais rien remettre en cause de la folie de ce monde. »


J’
ajouterai aujourd’hui au versant positif de ce livre certains éléments :

Il y a d’abord une sorte d’enthousiasme de l’auteur, un enthousiasme contagieux au style alerte, au ton humoristique un brin loufoque, une sorte d’entrain juvénile désarmant, capable de convaincre les plus réticents aux bienfaits de la pratique méditative,
un enthousiasme capable de remuer des montagnes de scepticisme pour se changer soi-même et changer l’entreprise.
D’ailleurs, le livre semble d’un certain intérêt pour le monde entrepreneurial : il tente de répondre aux problèmes quotidiens du stress rencontré au travail, il propose de nombreuses fiches techniques simples d’utilisation, pour cultiver l’intelligence émotionnelle, l’écoute consciente de l’autre, la confiance en soi, le lâcher-prise, la nécessité de donner du sens et de créer du bonheur autour de soi grâce à l’empathie, la bienveillance et la compassion, etc.
Après avoir réussi grâce à cette énergie débordante, à s’entourer d’une pléïade de grands méditants, de maîtres de sagesse, de scientifiques référentiels (le Dalaï Lama, Matthieu Ricard, Jon Kabat-Zinn, Norman Fisher, Daniel Goleman, Martin Seligman, Alan Wallace,etc), l’homme raconte comment il a réussi à créer chez Google un programme de formation à l’intelligence émotionnelle basée sur la pleine conscience intitulé « Search Inside Yourself », Ce programme a formé plus de 1000 personnes et il est sûrement destiné à se répandre largement dans de nombreuses entreprises, y compris dans la vieille Europe.
Pourquoi pas ? Cela semble plutôt sympathique. Cela ne participerait-il pas à l’amélioration des conditions de travail en entreprise ?

Versant négatif, le livre me fait penser au syndrôme du Titanic

je me suis demandé pourquoi cet assaut d’optimisme, d’espoir et de bonne humeur commençait à devenir fastidieux et même agaçant.
Une image s’est alors imposée : celle du « syndrôme du Titanic ».
Pour mémoire, ce syndrôme est une métaphore utilisée par Nicolas Hulot, pour pointer une attitude collective largement partagée actuellement, consistant à faire le déni des graves problèmes de ce monde, en particulier la crise écologique majeure, mettant en péril l’avenir de la planète.
L’attitude de l’auteur de ce livre ressemble à celle des passagers du Titanic, quand ils ont refusé de croire au naufrage de leur navire après avoir heurté un iceberg, tellement ils étaient convaincus de son invulnérabilité. Aussi, ont-ils continué à faire comme si de rien n’était, c’est à dire à danser, à s’amuser, à plaisanter, en se voilant la face sur la gravité de la situation.
On pourrait juste prolonger la métaphore, en ajoutant aux divertissements des passager du Titanic, la méditation.
Ceux-ci se seraient mis à méditer en pleine conscience sur le pont supérieur, allongés confortablement sur des transats, se plaisant à s’autosuggestionner sur leur bonheur intérieur, heureux de participer joyeusement à ce vaste mouvement de méditation, grâce auquel le monde va gagner en paix et en bonheur, tout cela en refusant de voir bien sûr que le navire est en train de sombrer inexorablement !

Ainsi dans ce livre, il n’y a pas un mot sur la gravité de la situation planétaire, pas un mot sur le péril écologique, pas un mot sur le fossé abyssal qui se creuse entre riches et pauvres, c’est un vaste déni de la réalité, avec des incantations magiques, dont le leitmotiv principal, lancinant est : « soyez heureux ! ».
De même, pas un mot sur Google, sauf pour signaler que le programme de méditation participe de la rentabilité de l’entreprise et de l’amélioration des performances de chacun – ne pas oublier que l’auteur est un richissime actionnaire de la « poule aux oeufs d’or ».
« Se connecter à soi-même », certes, mais pas un mot sur cette grande connexion obligée à « la toile » qui ressemble de plus en plus à une redoutable toile d’araignée, où se met dangereusement en place un vaste système de surveillance et de contrôle de la vie privée de chacun.
Mais en attendant : « Soyez heureux ! Pensez positif ! Le bonheur est obligatoire au même titre que la croissance, le progrès technique et la société de l’hyperconsommation. Et pour parfaire ce bonheur, il y a maintenant la méditation de la pleine conscience : cinq minutes par heure pour se reposer de son ordinateur, optimiser ses performances, et en plus participer spirituellement de la paix dans le monde en lui envoyant de bonnes vibrations venant du coeur ! »

Il ne s’agit plus de pleine conscience, c’est à dire de cette lente et difficile accession à la plus haute dimension humaine, qui donne plus de lucidité, de responsabilité, d’éthique et d’engagement pour sauver ce monde,
il s’agit d’une demi-conscience, ou pire encore de la consommation d’un produit pour anesthésier encore plus la conscience, afin que celle-ci accède au bonheur obligatoire d’une époque, où la terre est transformée en un vaste terrain de jeu, même si ce terrain en paie le prix du saccage.

 

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4 réponses à “Quand Google se met à méditer…”

  1. Didier Oms dit :

    Bonsoir Alain,

    Votre dernier post m’a fait penser à ce remarquable article de Daviv Loy et Ron Purser, publié sur le blog du moine zen, Eric Rommeluère.

    http://zen.viabloga.com/news/la-commercialisation-de-la-pleine-conscience

    Par ailleurs, et sur un sujet connexe, je joins également un article de Claude Halmos, où elle critique les abus de la psychologie positive.

    Vous n’êtes pas tendre avec vos confrères qui pratiquent la psychologie positive. Que leur reprochez-vous, au juste?
    Imaginez : vous êtes chômeur, vous n’avez plus rien, et l’on vous dit que vous pouvez positiver tout ça et le vivre sereinement! Mais de qui se moque-t-on? Celui ou celle qui entend cela sans que son quotidien, avec toutes ses difficultés, soit évoqué pense forcément que s’il n’y arrive pas c’est de sa faute. Ces théories accroissent la culpabilité, la dévalorisation, et laissent ainsi se déployer une pathologie issue de la situation sociale. Au passage, elles empêchent la personne de se soigner. Cette « religion » du bonheur a aussi une portée politique : lorsque l’on se concentre sur ces petits shoots de félicité, on ne s’organise pas avec ses voisins pour tenter de changer la situation ! Les psys ont le devoir de dire aux gens : « Vous avez peur de l’avenir, et c’est normal. Il y a des raisons objectives, cela arrive à beaucoup d’autres. Il n’y a pas de raison d’avoir honte. »

    http://www.lexpress.fr/actualite/societe/claude-halmos-la-crise-a-enfante-une-crise-psychologique_1605930.html#Q0T3VpyZ2B1MQJpt.99

    • Merci beaucoup Didier pour ce commentaire qui « met de l’eau à mon moulin »; cela fait plaisir de savoir que les critiques de la pleine conscience commencent à se développer, je me sens moins seul et les deux articles que vous citez sont très pertinents, ce sont des critiques profondes avec lesquelles je me sens complétement en phase.
      D’abord le premier article publié sur le blog d’Eric Rommeluère – ce blog est d’ailleurs très intéressant pour ceux qui s’intéressent au bouddhisme, il n’est pas trop « langue de bois », il ose sortir des sentiers battus de la tradition – ce premier article reprend à sa manière la critique de la pleine conscience comme un produit marchand de consommation à la mode qui défigure de plus en plus l’essence, l’esprit de la méditation pour un réductionnisme, dont la caractéristique principale est de devenir une simple technique de plus dans ce qu’on appelle actuellement le « développement personnel », à côté des relaxations, des massages, du taï chi, etc, etc…une technique de plus pour combattre le stress ambiant et participer à la construction d’un moi plus performant, plus productif, mieux adapté à l’environnement actuel d’une folle société marchande dédiée au dieu Argent. C’est d’ailleurs ce que Chade-Meng Tan dit sans complexe dans son livre, puisqu’il affirme améliorer grâce à la pleine conscience la productivité et la compétitivité des salariés de Google.
      A la fin de l’article, j’ai particulièrement apprécié la métaphore de « la psychologie de la vache » ; elle me semble tout à fait convenir à la pleine conscience qui devient une déclinaison de plus de ce courant de la pensée positive ; elle est sûrement plus parlante encore que la métaphore du Titanic.
      Quant au passage de l’article de la psychanalyste Claude Halmos qui pourfend l’épidémie actuelle de la « pensée positive », je ne peux que renchérir et cela me donne envie de lire son dernier livre sur les conséquences psychologiques de la crise sociale majeure que nous traversons.

  2. Anne-Marie dit :

    Bonsoir, j’ai repéré ceci dans l’article de C. Halmos : »Ceux qui subissent cette situation, les « invisibles de la peur », comme vous les appelez, pourraient témoigner, eux… Ils ont beaucoup de mal, car ils ont honte de la culpabilité et du sentiment de vulnérabilité qu’ils ressentent. Ce qui permet à ceux qui pourraient faire connaître ces peurs, mais qui ne le font pas, de justifier leur silence. »

    Comme je suis passé par cette panique, je m’en suis sortie en me posant la question : si tu étais femme de Cromagnon, est-ce que tu éprouverais la même honte ? Non, en fait nous sommes spontanément attaché à la réalité de l’instant, alors que l’esprit est d’une autre nature. J’ai vu une fois une femme sur un trottoir, si écrasée que je lui ai posé la question : »Si vous étiez femme de Cromagnon, est-ce que ….  » sa réaction fut immédiate avec un splendide sourire. Elle était soulagée, libérée. C’est ça notre travail, aider les autres à vivre, comme le chirurgien de Claude.
    J’apprécie beaucoup qu’elle ose mettre les mots qui conviennent : licenciement = traumatisme, chômage = maltraitance. C’est difficile de ne pas avoir honte. alors qu’on sait bien que l’on n’y est pour rien.
    Je ne comprends toujours pas ce que signifie « la pleine conscience ». J’écrivais à mon frère qu’heureusement la frustration réveille l’être. Bien sûr il commence par être en colère, puis comme il est impuissant, il est bien obligé de réfléchir, de se poser des questions et enfin il finit par changer de regard. Alors là il repart. Demain s’ouvre de nouveau devant lui.

    • Je n’ai pas trop envie, anne-marie, de développer sur le livre de Claude Halmos qui est un peu en dehors du sujet de la pleine conscience.
      Par contre, quand vous dites : « Je ne comprends toujours pas ce que signifie « la pleine conscience », c’est une occasion de préciser ou repréciser une certaine vision personnelle du sujet.
      La pleine-conscience pour moi est le plus haut niveau de la conscience, sa dimension la plus transcendante, la plus intégrative. C’est la possibilité qui advient parfois chez l’être humain – rarement – de devenir conscient de Tout. La plénitude de la pleine conscience s’applique à la totalité de l’expérience, à la différence du mental, de la raison qui a tendance à séparer, à cloisonner, à ordonner en déformant le réel.
      Pour arriver à cet état de conscience, il y a entre autres, des techniques privilégiées, dont les plus importantes sont les techniques de méditation. La pleine-conscience de Jon Kabat-Zinn, cet américain qui a rendu la méditation à la mode en Occident, jusqu’à la faire pénétrer en entreprise, n’est qu’une simple technique venant de la méditation bouddhiste vipassana à laquelle on ajoute des techniques venant du yoga, de la relaxation, du zen ou du qigong, pour en faire un bon anti-stress.
      Il y a donc une confusion entre l’état de pleine-conscience et la technique de pleine conscience beaucoup plus réductrice, ce qui peut aussi expliquer certaines critiques ou un certain dévoiement.