La poésie hors-mental : Gérard Berréby

Voici une poésie qui a le don de m’entraîner dans un espace intérieur hors-mental,
le plus souvent vers ce que l’on pourrait nommer faute de mieux :
« une certaine transcendance ».
Il s’agit d’un recueil de poésie écrit par Gérard Berréby,
il porte l’énigmatique titre « Stations des profondeurs »,
il est édité dans la collection « Allia » qui mérite d’être connue.
Voici un aperçu de cette poésie
à lire lentement, très lentement :

Choix de poèmes

4
tout tout de suite pour le meilleur et pour le pire
et pour les riens du mariage
et pour le reste je marche
dans un pays qui n’est pas mien
dans une langue qui n’est pas mienne
étranger à moi-même
le commerce des hommes me fut toujours partie remise
je vais je vaque et reviens inlassablement
bizarrerie de l’un et obscénité du regard de l’autre
la tension de l’esprit et les spasmes intérieurs
dans la violence irrésolue de la chair
me conduisent à m’abstraire

33
irréparable fuite du temps
dans la fuite hors du temps même
rendre possible l’inconnu
l’intelligence et rendre possible
la turbulence en étendard
il vaut mieux manger qu’être mangé
connaître qu’être connu il vaut mieux
il y a tant de gens qui sont morts
de souffles imposés
destructeurs de l’auto-destruction
paris moscou paris berlin paris paris
pour arriver où

48
démiurge de toi jaillis la clarté
spirituel le verbe va indestructible
volonté d’être à même
contre l’enfermement
l’inertie obscurantiste
sans âme ni amour céleste
ton atmosphère
pousse gonfle éclate
l’étriqué du trop humain
sans façon sans formalisme allègremment
vêtu de bleu vêtu de vert
cerveau hanté.

64
vision de la méditation
vogue à la dérive et parle par coeur
chambre carnaval du diable
prends gard à toi et pic au coeur
sensation d’élévation
se dresser entre soi et le monde
transformer le matériau
trouver son langage
au jeu de massacre tenter des coups
fertile collaboration
douce à la tâche
la ligne de style

Commentaires personnels :

Poésie mystérieuse
pleine de silences
se déguste avec précaution
en prenant plus de temps sur le vide entre les mots
que sur les mots eux-mêmes.

Guérir ainsi de toute certitude
se vacciner de tout espoir
la technoscience ses bruits de bottes robotiques
la cacophonie erratique
rester là un long moment songeur
une sorte d’arrêt sur image
apnée nécessaire.

Il n’est pas rare alors que dans ce silence
nous viennent quelques bribes énigmatiques de sens
l’impérieuse nécessité d’un au-delà ravageur
le mental en loques troué d’incertitude.

Alors vous êtes comme lavé de cette collante  finitude des mots
vous êtes au delà des barrières qui nous étriquent la vie
nous cadenassent la cervelle
l’imagination en berne.

Vous sortez dehors
le regard est aveuglé de ciel
les nuages dessinent des caravelles
émerveillement absolu d’un instant déjà révolu
les mots sont à la traîne toujours
versatiles dans l’inanité d’eux-mêmes.

Comme si la poésie était ce médicament ultime
pour s’échapper du carcan des  convenances
en marge d’une décadence délictueuse délicieuse
s’abandonner à la dérive d’un besoin irrépressible de vide
le long des précipices
criblés de lumières.

Vertige somptueux
quand le mental rend grâce
la poésie des mots conduit parfois
dans le silence de la poésie du monde
vertige somptueux saturé de vide
chemin conduisant au delà de tout chemin
être partout nulle part
rendre les armes
dans le ciel passe un oiseau…

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2 réponses à “La poésie hors-mental : Gérard Berréby”

  1. annity dit :

    Histoire de fous : je me disais depuis hier au soir que j’allais envoyer valser les mots pour n’être plus qu’un avec le tout qui me dépasse et m’absorbe, me donne vie et m’englobe dans l’unité qui est mienne… Et voilà que je lis ces mots !
    Au-delà des mots justement !!!!!
    Même le terme « conscience » que j’employais pour désigner l’intelligence invisible me paraît désuet, car dans ce royaume à retrouver, le vocabulaire n’est même plus de mise. Toucher l’indicible.
    Je regardais les dernières hirondelles de septembre nourrir les derniers bébés au nid, j’étais inquiète car il faisait très froid et chasser des mouches était difficile. Un oiseau m’a alors dit : « Calme ton angoisse, ils sont nourris, reviens les voir demain, apaise-toi, ils sont aidés ». Le lendemain, en effet, les parents les nourrissaient. la petite voix m’avait fait ressentir qu’ils y arriveraient, dans un moment de grâce subtile. Elle n’avait pas employé de vrais mots, mais une paix intérieure m’avait littéralement envahie durant quelques secondes…
    C’est ça la poésie quand elle transcende tout, franchit les mondes, oublie les barrières, s’adapte à tout un chacun dans son contexte propre et universel.
    Fi des mots, je me tais, mais ç’est ça que les textes ci-dessus m’ont inspiré, je me suis rappelée mon expérience d’hier…. Je me tais, ressentez la vie, vivez, connectés à la Vie !!!!
    Non au mental !

    • Alain Gourhant dit :

      merci Annity, vous avez pour ainsi dire sauvé l’honneur – l’honneur de la poésie…
      A moins que – comme me le disait récemment un ami quand je lui racontais l’absence de commentaire de cet article -, cela prouve que la poésie est juste, car il n’y a aucun commentaire à rajouter : la bonne poésie se suffit à elle-même et déteste les commentaires du mental qui la dénaturent.
      Au mieux, la poésie peut-elle déclencher la poésie de celui qui la lit :
      la poésie juste permet à son lecteur de « monter » en poésie à l’intérieur de lui-même, au delà de son mental rationisateur.
      Mais c’est exactement ce que nous propose le commentaire d’Annity : plutôt que de faire un commentaire sur le poème de Gérard Berréby, elle nous parle merveilleusement de sa poésie à elle : son monde magique au milieu des oiseaux dans l’émerveillement de la belle Nature si poétique en elle-même, là où elle a choisi de vivre.
      La bonne poésie appelle la poésie :
      C’est d’une certaine manière « l’homme transcendé », qui s’oppose à « l’homme augmenté » – cette expression,dont on parle tant en ce moment -,
      c’est un homme « augmenté » à sa manière, mais dans un autre sens : celui de la poésie émanant de la Nature et de notre Nature profonde et transcendante. Je parlerai de cela dans un prochain article.

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