Les haïkus de Fukushima

Il y a des centaines  de revues de poésie souterraines
partout, dans tout le pays, qui clament  une parole libre
dans l’ardeur des inspirations poétiques,
dans ce terreau de mots fertiles
– on pourrait dire métaphoriquement biologiques –
loin des frivolités médiatiques artificielles.

Nouveaux Délits

Il y  a une revue de poésie que j’affectionne particulièrement,
elle s’appelle du joli nom de « Nouveaux Délits ».
Le titre est déjà à lui tout seul tout un programme,
dont je partage inconditionnellement le sens,
car je considère moi aussi la poésie comme un délit,
un délit de lèse-majesté face aux immondices qui nous submergent,
toute cette pollution verbeuse, véhiculée par les médias
et institutionnalisée par les pouvoirs en place,
décidant de la culture à l’aune de ce que cela peut rapporter comme argent,
en tant que produit standardisé de l’hyperconsommation de masse.

Dans le dernier numéro de janvier 2012 de « Nouveaux Délits »,
il y a quelques précieuses pépites d’or :
d’abord l’éditorial de Cathy Garcia
qui dirige de main de maître la barque sacrée :

2012, la fin ?
Loin de moi l’idée de détourner le calendrier maya, aztèque ou martien à es fins du monde, mais je dois dire que la fin, je l’espère, oui, de tout coeur. La fin de la bêtise crasse, de la violence, la fin du pillage généralisé, la fin de la corruption, la fin du mépris, la fin du cynisme, la fin de l’injustice, la fin de la faim ! La fin , oui, d’un monde régulé par l’avidité, l’arrogance, et l’ignorance, la peur et l’agression…
La liste interminable des maux, on la connait, n’est-ce pas ? Mais le remède ? 2012, année médecine ? 2012, année de beauté et de bonté ? Beauté comme l’entendent les Navajos : hozho. Un mot qui signifie à la fois beauté et santé…
Que je sois hozho, que vous soyez hozho.
que le monde soit hozho !

« Dans la beauté je marche
avec la beauté devant moi je marche
avec la beauté derrière moi je marche
avec la beauté au dessus de moi je marche
avec la beauté au dessous de moi je marche
accompli dans la beauté
accompli dans la beauté
accompli dans la beauté
Chant Navajo de la nuit des Chants

Les haïkus de Fukushima

Et puis, il y a surtout les haïkus de Fukushima.
Ils tombent bien : ‘on commémore en ce moment l’anniversaire du désastre.
Fukushima, qui résonne comme Hiroshima,
Fukushima qui met une nouvelle fois en garde l’humanité face à la possibilité de sa destruction totale,
par le feu qu’elle a osé dérobé – comme l’a fait Prométhée – au secret de la matière.
Fukushima sera-t-il le signal d’une sagesse à retrouver, à inventer ou l’aveuglement qui s’entête pour de prochaines catastrophes ?
Méditons quelques uns de ces sublimes et poignants haïkus réunis par Seegan Mabesoone, ce poète et essayiste d’origine française qui vit au Japon depuis vingt ans et a formé le cercle Seegan, un cercle de poètes de haïkus engagés dans la lutte contre le nucléaire,
– ce qui est pour moi une forme majeure de l’Art Intégral.

En contemplant la chute, par vagues, des fleurs de cerisier du japon, (sakura), j’ai d’abord voulu dire « pardon » à ma fille de trois ans :
« Les fleurs de sakura
Tombent sur d’autres sakura,
Ma fille, pardonne moi ! »

« Poussières du printemps !
Je touche ma thyroïde
Machinalement. »
Yoshimi WADA

« Pluie glaciale
Le lait maternel aussi
Est radioactif. »
Mitsuru IKEDA

« Pour le feu divin,
l’homme a perdu la raison :
Crépuscule de mousson. »
Hideko OKAZAKI

A trois ans,
Ma fille sait dire « césium »…
Averse de printemps.
Seegan MABESOONE

« Tsunami au printemps,
Comme un éclat de rire devant
Notre petite science »
Mitsuru IKEDA

« La machine à cueillir le thé
Est devenue  une machine
A jeter le thé »
Yasuko KOBAYASHI

Ce matin on annonce
Peu de radiations ambiantes…
Les oiseaux chantent !
Toyoko MAKI

Le mythe de la sécurité
Etait aussi fragile en somme
Que la rosée d’automne.
Shigemi OBAYASHI

En zone interdite,
Un papillon vole ; est-ce le fantôme
D’un homme ?
Shidomi SUZUKI

Petit vers de terre
Rose et nu, est-ce que tu sens
Les radiations ?
Yoshimi WADA

J’ai envie de rajouter en cette pénible période de cacophonie électorale,
– moi qui n’aime pas la politique :

Monsieur le Président
petit vers de terre rose et nu
nous en rajoute une couche de césium
tout en clamant « Sécurité ! Sécurité ! Sécurité !…. » »

La poésie du désastre et de la guérison

Et puis vient comme une évidence, dans le sillage de Fukushima,
« La poésie du désastre et de la guérison » :

« Ecrire le poème du désastre,
le poème de la désintégration du monde
comme autrefois à l’origine
on a pu écrire le poème de la naissance du monde.

L’espèce humaine dans sa tentation du désastre
s’apprête-t-elle à laisser place aux insectes
aux fleurs
aux arbres
en leur immense sagesse ?

Le désastre aidant,
un parfum d’éternité plane
au dessus des grandes villes
chaque instant se fait précieux.

Le désastre est une invitation à la simplicité
au silence
à la frugalité
remettre les pendules à l’heure
– « reset » en anglais.

la certitude d’une fin désastreuse
peut nous donner des ailes
pour sortir enfin de toutes nos prisons.

les évolutions de la conscience humaine
ne se produisent que dans la nécessité
quand il n’y a plus de choix :
le désastre ne laisse plus de choix.

Le désastre
n’est peut-être qu’un détour
sur le long chemin caillouteux de l’être,
un recul pour mieux sauter.

le jeu du désastre est peut-être nécessaire
c’est le jeu de l’évolution qui avance en claudiquant…

 

 

 

 

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7 réponses à “Les haïkus de Fukushima”

  1. françois Butty dit :

    J’ai croisé des fantômes
    Au bord du lac
    Et je les ai reconnus

    Encore d’autres fantômes
    Au bord d’un champs
    C’était des anges déguisés

    Je t’ai croisé au bord de la rivière
    Tu étais un fantôme
    Tu semblais épuisé

    Le monde n’existe pas
    Ton regard s’est envolé
    Un fantôme l’a remplacé

  2. Voilà un article qui m’a laissé songeur, perplexe et un peu désespéré pour cette pauvre espèce humaine qui décidément – Japon et allemagne exceptés – n’a pas vraiment compris les leçons de Fukushima :

    AIEA : L’énergie nucléaire connaît une croissance « significative » malgré Fukushima 19/03/2012 16:50 (Par Sandra BESSON)
    ’après un rapport de l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA).
    La consommation mondiale d’énergie nucléaire pourrait augmenter de 100% au cours des vingt prochaines années, notamment du fait de la croissance spectaculaire de l’Asie, malgré la crise du nucléaire qui a suivi la catastrophe de Fukushima en 2011, indique un rapport des Nations Unies.
    Le rapport fait par l’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA), qui n’a pas encore été rendu public, indique qu’une expansion de capacité plus lente que prévue est probable après le pire accident nucléaire que le monde ait connu depuis 25 ans.

    La fonte des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima au Japon provoquée par un séisme et un tsunami mortels le 11 mars dernier, a ébranlé le monde nucléaire et a fait naître des questions concernant la sécurité de l’énergie nucléaire.
    L’Allemagne, la Suisse et la Belgique ont décidé d’abandonner progressivement le secteur pour dépendre davantage des énergies renouvelables.
    Le document de l’AIEA indique que le nombre de nouveaux réacteurs en construction a commencé à chuter pour atteindre 3 en 2011 contre 16 en 2010.
    L’an dernier, 13 réacteurs ont été officiellement déclarés comme fermés de manière permanente, dont les quatre unités de Fukushima ainsi que huit en Allemagne.
    « Cela représente le nombre le plus élevé de fermetures depuis 1990, lorsque l’accident de Tchernobyl avait eu un effet similaire » indique l’agence des Nations Unies dans sa Revue de Technologie Nucléaire annuelle.
    « En comparaison, 2010 a vu seulement une fermeture et trois en 2009 ».
    En 1986, un réacteur a explosé et a pris feu à Tchernobyl dans l’Union Soviétique, rejetant de la radioactivité dans toute l’Europe.
    A Fukushima il y a un an, des incendies et des explosions ont provoqué une fonte complète de trois réacteurs, tandis qu’un quatrième a aussi été endommagé.
    Aujourd’hui, les quatre réacteurs sont dans un état de fermeture froide et stable, et le nettoyage du site continue, mais la phase finale de démantèlement ne sera pas terminée avant 30 à 40 ans.
    La plupart de l’ensemble des 54 réacteurs du Japon sont inactifs, dans l’attente d’une approbation pour redémarrer.
    « La chute de 7 à 8% de la croissance prévue pour 2030 sont le reflet de l’abandon progressif accéléré de l’énergie nucléaire en Allemagne, de certaines fermetures immédiates et d’une revue gouvernementale de l’expansion prévue au Japon, ainsi que des délais temporaires de l’expansion du secteur dans plusieurs pays » indique le rapport de l’AIEA.

    Mais de nombreux pays investissent encore dans l’énergie nucléaire, avec 64 réacteurs en cours de construction à la fin de l’année 2011, la plupart d’entre eux se trouvant en Asie, indique le document préparé pour un meeting du comité de l’AIEA qui a eu lieu la semaine dernière.
    Les facteurs ayant contribué à l’intérêt croissant pour l’énergie nucléaire avant Fukushima – l’augmentation de la demande en énergie, les inquiétudes au sujet du changement climatique, la sécurité énergétique et l’incertitude au sujet des ressources en carburants fossiles- n’ont pas changé.
    « Dans les pays envisageant l’introduction de l’énergie nucléaire, l’intérêt reste fort. Bien que certains pays aient indiqué qu’ils retarderaient leur décision pour lancer des programmes d’énergie nucléaire, d’autres ont poursuivi leurs plans visant à introduire l’énergie nucléaire ».
    La Chine et l’Inde devraient rester les principaux centres d’expansion en Asie et la Russie devrait également connaître une forte croissance.

  3. François Butty dit :

    « Nous tendons à penser que les menaces pour notre société ou pour nous-mêmes sont en dehors de nous. Nous craignons qu’un certain ennemi nous détruise. Mais une société est détruite de l’intérieur, pas d’une attaque par des étrangers. Nous pouvons imaginer l’ennemi venir avec des lances et les mitrailleuses pour nous tuer, nous massacrer. En réalité, la seule chose qui peut nous détruire est en nous-mêmes. Si nous avons trop d’arrogance, nous détruirons notre douceur. » Trungpa

    Et si ce qu’il disait était vrai ? Bob Marley, dans »redemption song « disait aussi « Why we stand aside and look? »
    C’est peut-être dans le dilemme implication et détachement que l’on pourrait trouver une réponse supportable ?

    • Cette citation de Chogyam Trungpa a le mérite d’approfondir le débat :
      en un sens elle est prémonitoire du destion de ce maïtre qui a sombré dans l’alcoolisme dans une fin hâtive, ainsi que je l’ai expliqué dans un article précédent de ce blog :
      http://blog.psychotherapie-integrative.com/chogyam-trungpa-et-allen-ginsberg/
      avec les commentaires que cela a suscités et qui sont très intéressants.
      Pour revenir à Fukushima et à sa puissance de destruction, je suis d’accord avec cette citation pour dire que la destruction collective est d’abord intérieure : elle est à chercher dans le cerveau malade des scientifiques et des techniciens qui ont mis au point de telles machines à destruction possible, mais aussi dans le cerveau de ceux qui applaudissent, parce que cela permet au Système de production / consommation de s’emballer dans une spirale folle – et il semblent que les japonais et les français sont bien placés dans l’ardeur de cette folie collective…
      En même temps l’objectivation extérieure de cette folie – les centrales nucléaires – peut prendre une sorte d’autonomie en devenant imprévisible et en réservant bien des surprises.
      La conclusion du commentaire sur l’implication et le détachement ne me semble pas découler de cette citation. Il me semble que ces qualités sont applicables à n’importe quelles action ou réflexion et que dans mon esprit, il ne s’agit pas d’un dilemme mais d’une intégration, au sens où ces deux qualités doivent aller de pair et s’équilibrer dans une attitude juste : l’engagement ou l’implication détachée.

  4. François Butty dit :

    merci à Mitsumi pour l’info sur le fait qu’un vrai haïku a 17 syllabes.