Paul Virilio : les trois bombes

Dans son dernier livre : « L’administration de la peur » (aux éditions textuels), Paul Virilio, ce libre penseur passionnant, à la croisée de la philosophie, de l’urbanisme, de l’architecture, de l’économie, de la politique – bref, un penseur intégratif  – et qui a écrit de nombreux essais visionnaires sur l’époque actuelle, en particulier au sujet des technologies de la vitesse changeant complétement notre rapport au réel, Paul Virilio nous parle dans ce livre, entre autres, des trois bombes, celles qui nous menacent le plus dangereusement.

Il y a d’abord la bombe atomique :  nous la connaissons tous, elle plane, depuis Hiroshima, au dessus de nos têtes comme une épée de Damoclès. Nous avons une image précise de son explosion possible et de son immense pouvoir de destruction pouvant faire voler en éclats notre belle planète.
Il y a ensuite la bombe écologique : tout le monde en parle mais sa représentation est déjà plus complexe, plus diffuse, sujette à tous les doutes et tous les dénis, car c’est une bombe qui explose très lentement, sur des dizaines, voire des centaines d’années, bombe dont l’action me fait penser à la métaphore de cette grenouille immergée dans une casserole d’eau chaude dont la température augmente lentement, c’est à dire imperceptiblement pour la pauvre grenouille qui sera finalement ébouillantée, sans avoir eu le réflexe de se protéger à temps.
Enfin il y a la bombe numérique, celle-là est la plus intéressante ;  très peu en parlent intelligemment, car son action se fait sentir encore plus insidieusement, à l’intérieur de nous-mêmes, au fond de notre subjectivité, comme un instrument de destruction invisible, émoussant peu à peu nos facultés humaines de penser, de nous émouvoir, de nous connecter au réel. Voici un passage éloquent au sujet de cette troisième bombe :

la régression émotionnelle

« Cette bombe découlant de l’instantanéité des moyens de communication, et notamment de la transmission de l’information, a un rôle éminent dans l’établissement de la peur au rang d’environnement global puisqu’elle permet la synchronisation de l’émotion à l’échelle mondiale. Grâce à la vitesse absolue des ondes, on peut ressentir dans tous les endroits du monde le même sentiment de terreur, au même moment. Cette bombe n’est pas locale, elle explose à chaque instant, à propos d’un attentat, d’une catastrophe naturelle, d’une panique sanitaire, d’une rumeur maligne… elle crée une véritable communauté des émotions, un communisme des affects succédant au communisme de la « communauté des intérêts » partagés par les différentes classes sociales. Avec la révolution industrielle de la seconde moitié du 19e siècle en effet, a prospéré la démocratie d’opinion, qui s’est appuyée sur la presse du même nom, puis sur les médias de masse, la presse, la radio et la télévision. Ce 1er régime était celui de la standardisation des produits et des opinions. Le second régime actuel est celui de la synchronisation des émotions, assurant le passage de la démocratie d’opinion à la démocratie d’émotion. Et cela pour le meilleur comme pour le pire. pour le meilleur, on songe aux élans de générosité qui font suit aux catastrophes de toute nature ; pour le pire aussi, avec la terreur instantanée que suscite un attentat ou une pandémie et la politique court-termiste qui en constitue la réponse (…)
Avec les phénomènes d’interactivité instantanés qui sont désormais notre lot quotidien, a lieu un véritable bouleversement qui déstabilise le rapport à l’activité des hommes entre eux, dans le délai qui est celui de la réflexion, et cela au profit du réflexe conditionné à quoi l’émotion conduit. D’où la possibilité théorique d’une panique généralisée. Voilà la seconde grande déflagration du rapport au réel.

Loin des utopies naïves à la Joël de Rosnay au sujet d’un village planétaire idyllique, Paul Virilio me semble apporter une réflexion plus profonde sur ce monde virtuel d’internet et de ses réseaux sociaux, dont on commence seulement, après les enthousiasmes du début, à mesurer les effets délétères sur l’esprit humain. On peut d’ailleurs parler, il me semble, d’une certaine régression collective des facultés réflexives de l’être humain, une régression au niveau émotionnel pouvant favoriser des réflexes de panique généralisée ingérable.
Mais il y a peut être pire encore : Paul Virilio nous parle aussi d »

un phénomène de déréalisation :

« La déréalisation est le résultat du progrès, ni plus ni moins. La mise en avant de la réalité augmentée qui est la vulgate rituelle de la propagande du progrès, n’est en fait qu’une déréalisation induite par la réussite du progrès dans l’ordre de l’accélération. Cet accroissement continu de la vitesse a entrainé le développement d’une mégaloscopie qui a conduit à une véritable infirmité puisqu’elle réduit le champ de vision. Plus on va vite, plus on se projette au loin pour anticiper et plus on perd la latérisation. les écrans sont l’équivalent d’un pare-brise de voiture : nous perdons , avec la vitesse, le sens de la latérisation, ce qui est un élément de l’infirmité de l’être au monde, de sa richesse, de son relief, de sa profondeur de champ. On crée des lunettes pour voir en trois dimensions, alors que nous sommes en train de perdre la latérisation, la stéréo-réalité naturelle. La réalité augmentée est donc selon moi un jeu de dupes, un véritable glaucome télévisuel. L’écran est devenu une cécité.

Régression émotionnelle, déréalisation entraînant la cécité, c’est déjà beaucoup. Mais on pourrait aussi ajouter la superficialité et la pauvreté de la majorité des échanges numériques, surtout dans les réseaux sociaux, la tentation du mensonge, du faux, de l’artificiel générés par le virtuel, enfin  l’addiction au « toujours plus » d’informations, qui est une nouvelle source de stress, une nouvelle course à l’hyperconsommation.
On peut dire aussi avec Paul Virilio que le prototype parfait de cette bombe numérique, c’est l’enfant hyperactif – il parle de l’enfant hyperinteractif – véritable bombe vivante qui donne des sueurs froides à tous les parents, éducateurs, enseignants, pédiatres et psys.

Bien sûr il doit y avoir un débat sur cette communication numérique dont les effets ne sont pas seulement négatifs – la preuve étant que j’utilise moi-même un blog pour m’exprimer -, cela peut donner lieu à la partie commentaires…

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3 réponses à “Paul Virilio : les trois bombes”

  1. françois Butty dit :

    Excellente énumération. A quand la 4ème bombe et la 5ème alors. Je me demande pourquoi tant de gens restent tant de temps devant un écran ? Voir le monde ,n’est qu’un cinquième de la perception possible! Le toucher, l’entendre , le respirer, le goûter, en voilà 4 autres. Réfléchir sur ces 5 modes en est une autre encore. Et l’esprit, que fait-il, d’où vient-il, où va-t-il ? Dans leur dernières recherches sur le cerveau humain, les chercheurs n’ont trouvé aucun endroit dans tout le corps duquel toutes les infos partiraient. N’ont-ils pas de bons yeux où ne cherchent-ils pas à la bonne place ? Il n’y en a peut-être même pas un, d’endroit ! Qu’en pensez vous , si vous voulez pensez !

    • « pourquoi tant de gens restent tant de temps devant un écran ? » : quand cela prend une forme exagérée, quand on est dans la démesure, c’est une addiction, une nouvelle forme d’addiction, pour fuir le monde justement, le monde réel dont vous parlez. Les psys font tous les jours l’expérience des dégâts de cette addiction au monde virtuel.
      « les chercheurs n’ont trouvé aucun endroit dans tout le corps duquel toutes les infos partiraient. » cela dépend de quelles genres d’infos on parle, ou à quel niveau elles se placent. Si ce sont des infos émotionnelles – la plupart des infos du net – ça vient de certains circuits du cerveau que l’on appelle « limbique » pour faire plus simple. Si c’est de la pensée conceptuelle, de la représentation de soi et du monde, cela a plus à voir avec le préfrontal : on commence à pouvoir localiser tout cela. Quant à la conscience, la conscience au delà de soi-même, la conscience du tout, la conscience holistique, là, vous avez raison, on ne sait pas où la localiser, c’est un mystère avec lequel certains peuvent parfois se connecter.

  2. françois Butty dit :

    Les mystères sont comme dans l’église catholique. Si on les dévoile, ce n’est plus des mystères ! Il s’agit d’apprendre à vivre avec eux, et peut être un jour, ils se révèleront à nous. La conscience, dont on parle, holistique ou avec un autre mot, est en delà du mental. Dans ce genre de recherche , le mental est de trop. Il ne fait que que de rechecher des solutions pour garder le mystère intacte. Chez les anciens Grecs, ceux qui participaient aux mystères d’Elusis étaient préparés pour y enter. Sinon ils risquaient de se faire « brûler  » ou d’aller vers la folie.