Poésie de fumée

Quand je traverse la passerelle Simone de Beauvoir qui enjambe  la Seine
avec beaucoup de grâce et d’élégance,
je m’arrête toujours pour contempler cette fumée s’échappant là-bas, au loin,
des cheminées  de la centrale électrique d’Ivry sur Seine.
Je la trouve très belle avec ses jeux de reflets entre la Seine et le Ciel,
je trouve qu’elle a du panache…

Elle devient bientôt comme une sorte d’emblème de la période actuelle,
surtout quand on sait qu’elle est le produit de nos déchets
amenés chaque jour avec zèle par une noria de camions poubelles.
C’est un emblème ambivalent
entre son utilité presque écologique de savoir transformer avec intelligence les déchets en énergie,
et son signal inquiétant, parfois menaçant,
quand elle prend  mystérieusement une couleur de suie,
annonçant peut-être un désastre prochain,
une apocalypse de feu, de fumée et de cendre
avec les restes de notre « gabegie ».

En tout cas, à chaque fois, me prend l’irrésistible envie de la photographier,
tout en griffonnant à la va-vite quelques poèmes fruits de mon admiration,
poèmes que j’ose vous partage aujourd’hui
en souhaitant que cette fumée vous emmène vous aussi
dans cet autre espace de la conscience,
où la poésie est reine.

 

De derrière la colline
au printemps
monte une fumée.

(dernier haïku du célèbre Hosai)

 

Fumée sur la ville

fumée sur ses trottoirs livides,
fumée sur ses bâtisses de béton entassé
fumée sur les boulevards de vitrines vitrifiées
fumée sur les déchetteries, les immondices abandonnés
fumée sur la foule qui s’engouffre tôt matin dans ses tunnels
fumée sur les cimetières en friche, les tombes définitivement oubliées
fumée s’insinuant insidieusement dans les cerveaux épuisés
fumée en lambeaux déchirés dans le ciel
fumée sombre dans la nuit souveraine
fumée des cheminées obscènes
fumée de plomb dans les transparences du ciel
fumée d’une malédiction certaine et des redditions prochaines
fumée détruisant sans regret la pléthore des objets
fumée rebelle comme un drapeau noir ensanglanté
fumée comme le cri d’une insurrection prochaine
fumée dévoreuse d’illusions trop matérielles
fumée de la destruction nécessaire par le feu
fumée sur le chemin des révélations essentielles
fumées des incinérations rituelles
fumées du voyage vers l’Ailleurs

fumée sur la ville

 

A la rumeur du grand fleuve métallique
où naviguent péniblement les automobiles

je préfère les volutes silencieuses de la fumée
s’étirant voluptueusement dans le ciel.

Aux formes confuses s’agitant sur les écrans virtuels
je préfère le panache éclatant de cette fumée

dévorant sans concession les déchets

d’un monde sous obsolescence programmée.

 

Fumée
fumée des mots
fumée des idées et des concepts surannés
fumée des discours et des paroles en l’air
fumée des promesses et des serments éphémères
fumée des livres que l’on jette au pilon
fumée des incendies de bibliothèques
fumée des billets de banque brûlés à l’allumette
fumée d’un monde virtuel jetant sa nasse sur les âmes affolées
fumées de ces femmes futiles s’étalant nues sur les magazines
fumée de tous ces écrans confisquant sournoisement le réel
fumée des poèmes ignorés s’envolant vers le ciel
fumée de l’homme ce prédateur mortel
fumée d’un monde trop ancien destiné à brûler
fumée de sa destruction prochaine comme une bonne nouvelle
fumée filant sa forme gracile dans les nuages du ciel
fumée fresque somptueuse d’un dieu artiste et cruel
fumée dansant entre deux mondes
fumée messagère céleste

dont il nous faut désormais apprendre patiemment
à lire les signes.

 

Fumée,
invite moi avec toi
pour ton voyage ailé vers le ciel

fumée
enroule moi dans tes volutes trop belles
comme sur un céleste oreiller

fumée
prépare moi un coin de douceur
dans ton lit de plumes aériennes

fumée
emporte moi là-bas
dans tes bras de tendresse cotonneuse

fumée
que je m’en aille enfin
loin de ce monde trop matériel
où je n’y comprends plus rien

fumée
emmène moi loin là-bas
en ce royaume vaporeux
tout baigné de lumière
dont parle les éveillés

fumée
emmène moi avec toi

avec panache.

 

Fumée d’encens
se dirigeant vers le ciel en dansant

pour nous libérer de l’emprise trop serrée
des choses matérielles

fumée d’encens
invitation au voyage aérien
quand l’âme quitte son corps en douceur
en volutes spiralées

fumée d’encens
chargée  de  prières
pour accompagner les âmes en leur demeure

parfum de santal pour nous hypnotiser
désir d’ailleurs et de silence

envolée sacrée vers le ciel.

 

Propos fumeux

La fumée est la direction obligée de la matière
quand elle se décide à la métamorphose.

La fumée n’appartient plus à la dimension matérielle des choses,
à la lourdeur de l’accumulation des objets,
la fumée est trop subtile,
elle danse sur un plan intermédiaire
elle monte vers les transparences de la lumière
vers ce monde aérien du côté du ciel,
du côté du Vide.

Ce monde de l’hyper consommation matérielle des objets
n’aspire qu’à la fumée de sa destruction.

Même les mots sont encore trop lourds pour la fumée,
pas encore assez volatiles,
ils demandent eux aussi un jour d’être brûlés.

La pensée appartient au monde de la fumée :
fumée de ses mots
montant lentement vers le Vide.

La fumée, c’est aussi le véhicule des âmes
quand elles s’en vont vers le ciel,
rejoindre l’Esprit,
contentes de s’être allégées d’un monde trop matériel.

Pour cette raison, chaque matin et chaque soir,
il faut brûler un bâton d’encens,
pour se remémorer ce voyage de l’âme
vers le ciel.

La fumée montre le chemin vers le ciel.
La fumée fait partie de l’initiation majeure
consistant à changer de dimension,
à passer du matériel à l’immatériel,
du visible à l’invisible.

Les incinérateurs des grandes villes,
dont la fumée ne s’arrête jamais,
sont les dieux nécessaires à cette époque
noyée  de déchets ;
Ils nous libèrent,
ils nous montrent la voie vers le ciel
de leur fumée virevoltante.

La posture préférée de l’être humain
c’est de prendre très au sérieux
la fumée de son existence futile,
pour ne pas dire « foireuse ».

La fumée appartient au cycle
de la destruction nécessaires,
elle en est la messagère.

Autrefois, en Inde,
l’apprentissage de la sagesse
l’initiation majeure
se passait dans les champs de crémation.
La fumée des corps réduits en cendre
délivrait son message essentiel :
« tout est éphémère, tout est destiné à la destruction nécessaire ! »

Prends modèle sur la fumée
danse avec légèreté le moment présent
sur fond de ciel nuageux.

La fumée est belle,
son esthétisme en forme de spirale élancée
est un support puissant de contemplation.

Pour qui aime brûler de l’encens
la fumée est aussi importante que son parfum.

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4 réponses à “Poésie de fumée”

  1. Blanchard serge dit :

    très beau recueil
    je me disais en le lisant que la fumée était bien noire, quand est arrivé celui que j’attendais, la fumée de l’encens, je pensais justement aux encens lors d’un décès mais aussi à la fumée des feux sacrés confidents des chaman ou de leur pot bruleur de sauge ou autre, lors de leur rituel de purification

    • merci Serge de sauver l’honneur, grâce à votre commentaire.
      Est-ce que cette fumée est noire ? Pour moi, pas vraiment, elle est plutôt le plus souvent grise, au propre comme au figuré.
      Au propre, car je m’étonne souvent de cette couleur quand je la vois s’échapper de la centrale d’Ivry, malgré les propos rassurants affirmant qu’il ne s’agit que de la vapeur d’eau sans aucune pollution. Je trouve cela plutôt inquiétant.
      Au figuré, parce qu’il est vrai que j’aime mêler le noir et le blanc, l’obscur et le lumineux, le négatif et le positif, c’est ce que j’appelle dans mon jargon une forme d’intégration, qui dans cette poésie serait un mélange voulu. C’est le jeu de la dualité auquel nous sommes soumis sur cette terre. je déteste les propos unilatéraux, comme par exemple la pensée positive ou le contraire exagérément tragique.
      Mais de toute manière je vois surtout cette fumée, comme un passage, une métamorphose nécessaire, transformant le surplus d’objets et de matière en quelque chose de plus subtil, de plus éthéré, de plus spirituel, ce qui me semble une transformation obligée, symbolique de l’époque actuelle.

  2. marko dit :

    Bonjour Alain,

    Je viens de prendre le temps de lire ces volutes d’expression avec enfin un etat d’esprit en mesure de lire ces mots avec conscience… Pas toujours facile ces derniers temps, je passe malgre moi trop de temps devant les ecrans (entre le travail pour me nourrir et le travail pour vivre, ecrire…)… mais l’equilibre demeure… et puis, bientot, on nous expliquera que passer du temps devant un ecran est favorable a l’epanouissement de l’ame, a la realisation des aspirations les plus profondes de l’etre humain… Google nous vendra des applications pour mediter… ou des medicaments en collaboration avec je ne sais quel labo pharmaceutique…
    J’ai beaucoup aime ton dernier article egalement, coup de gueule qui fait du bien a l’age ou notre espece immature reve d’acceder a l’immortalite dans la matiere… quelle betise sans nom… les mots m’en tombent face a tant d’absurde… mais heureusement nous reste l’equilibre, la grace de la fumee, de l’ephemere… la beaute de l’Unpermanent…
    Et pour ne pas deroger a mes habitudes sur ton blog, un petit poeme… deux en fait cette fois-ci, et deja un peu anciens… ils datent de mes annees d’ivresse etudiante… a cette epoque souvent plus exoterique qu’esoterique ;)
    Bien amicalement,

    marko

    Brumes Légères

    Les volutes parfument l’air ;
    Se dégage un parfum d’ivresse ;
    Je m’imprègne de la torpeur
    Le bien-être me berce.

    L’expérience d’un moment
    Où l’esprit s’accorde au temps :
    Il n’est que fumées éparses,
    En des brumes se disperse.

    ML (2005)

    Ecume Celeste

    Ecume céleste,
    Qui ainsi m’entoure.
    Brume qui me berce
    Et m’offre ses atours.

    Voile d’une nuit,
    Image d’une vie :
    Son ombre me suit,
    Le sens me fuit.

    ML(2005)