Poétiser la vie,

poétiser le monde,
cela m’apparait actuellement comme une sorte d’injonction nécessaire,
face à la dégradation prosaïque de tous ces langages experts
nous entrainant dans les impasses  d’une société désenchantée,
dont la principale incantation serait de consommer « toujours plus »,
-surtout les jours de soldes ! –
dans une perte abyssale du sens,
une dérive désastreuse.
Quelques penseurs de notre époque
– et non des moindres –
partagent cette injonction nécessaire :

Edgar Morin : « Vivre de prose n’est que survivre… »

Sur les chemins de la métamorphose nécessaire, suivons encore une fois Edgar Morin.
Il fait très souvent dans son oeuvre, l’éloge de la poésie, comme dans son livre « Ethique » de la Méthode 6 :

Vivre de prose n’est que survivre. Vivre, c’est vivre poétiquement.
L’état poétique est un état de participation, communion, ferveur, amitié, amour qui embrase et transfigure la vie. Il fait vivre à grand feu dans la consumation (Bataille), et non à petit feu dans la consommation.
L’état poétique porte en lui la qualité de la vie, dont la qualité esthétique qu’il peut ressentir jusqu’à l’émerveillement devant le spectacle de la nature, un coucher de soleil, le vol d’une libellule, devant un regard, un visage, devant une oeuvre d’art…
Il porte en lui l’expérience du sacré et de l’adoration, non dans le culte d’un dieu, mais dans l’amour de l’éphémère beauté.
Il porte en lui la participation au mystère du monde.

Pierre Thuillier : « Pourquoi une société a-t-elle un besoin vital de poésie ? »

Un des premiers philosophes contemporains, qui se soit exprimé  dans une éloge inconditionnelle et passionnée de la poésie, comme puissance culturelle de métamorphose, c’est Pierre Thuillier, dans son livre prophétique de 1995 « La grande implosion » :

« Pourquoi une société a-t-elle un besoin vital de poésie ? L’allemand Novalis l’avait expliqué dès 1798 en des formules très denses (et peut être trop denses pour les Européens modernes). Par exemple : « La poésie élève chaque élément isolé par une connexion particulière avec le reste de l’ensemble, du tout. » D’où s’ensuivait ce qui est redevenu pour nous une évidence : « La poésie est la base de la société. »
Où trouver plus ferme mise en garde ? Si une société oubliait ou méprisait la poésie, si elle devenait poétiquement stérile, elle courait un risque mortel. Car la connexion universelle n’était plus assurée. Les individus pouvaient bien survivre biologiquement. mais ils étaient désormais privés de toute culture ; ils erraient, déboussolés, dans un total vide spirituel.
Friedrich Nietzsche, lui aussi poète, avait répété le message à la fin du 19e siècle : « Seul un horizon circonscrit par des mythes confère son unité à une civilisation. (…) Les images du mythe doivent être les anges gardiens invisibles mais omniprésents sous la protection desquels la jeune âme grandit, sous le signe desquels l’homme donne un sens à sa vie et à sa lutte.« 
Sans poètes, pas de mythes ; et sans mythe, pas de société humaine ; c’est à dire pas de culture. comment les marchands, les industriels et les technocrates du XXe siècle en sont-ils venus à s’imaginer qu’ils pouvaient se passer de grande poésie ? Sur tous les tons ils avaient été alertés : une société n’est réellement une société, que si elle est capable d’inventer des conceptions idéales, des mythes qui mobilisent les énergies individuelles et soudent les âmes. (…)
Selon certains de nos chercheurs, les élites du XXe siècle étaient devenues incapables de comprendre des phrases aussi simples que celle-ci, due au poète genevois Henri-Frédéric Amiel : « Pour qu’une société ne croule pas, il faut un principe de cohésion, par conséquent une croyance commune. » Ou que celle-là, du français Emile Durkheim : « Seul l’homme a la faculté de concevoir l’idéal et d’ajouter au réel.« 

Fabrice Midal : « La parole poétique, et elle seule, ne sait pas… »

J’ai bien aimé ce petit livre de Fabrice Midal « Pourquoi la poésie ? » en livre de poche chez Pocket : un ouvrage d’érudition nous permettant de revenir à la source de la poésie occidentale, c’est à dire la poésie grecque avec le mythe d’Orphée, mais aussi un ouvrage de ferveur et de passion demandant la poésie, dans ce désert actuel de notre modernité.

La parole poétique, et elle seule, ne sait pas.
Elle ne cherche pas cette assurance que les hommes ont pris l’habitude de toujours vouloir et qui les conduit à se livrer pieds et mains liés à des discours qui les font croire. Des discours qui succèdent à d’autres discours. Des discours qui donnent le sentiment que tout s’explique ou pourrait s’expliquer. qui donnent de l’assurance. Qui aveuglent. Des discours affairés qui occupent. Paroles d' »experts » et de professionnels.
La parole poétique ignore la « communication », l’impératif de transmettre des informations et de produire du sens. elle ne cherche pas à être habile (…)
Le poète tente en effet de retrouver cet état où les mots ne servent pas, n’ont pas d’usage, mais où chacun d’eux rayonne et fait signe. Alors il dit la vérité. Il est le seul. Ou presque.

Il est donc de première urgence, de réintégrer la poésie, afin qu’elle participe à part entière à notre culture, loin du discrédit dont elle est victime en Occident depuis si longtemps – c’est à dire depuis Socrate et Platon.
Nous nous y employons sur ce blog…

Tags : , , , , , , ,

13 réponses à “Poétiser la vie,”

  1. Catherine B dit :

    La poésie, c’est la vie, tout le reste n’est que sur-vie, la vie, c’est donc l’étage du dessus, le haut du haut de l’échelle!

  2. Catherine B dit :

    …ou les petits enfants et les fous oserais-je rajouter qui rassemblent dans un langage second tout l’infini du monde qui se rétrécit dans un fini possiblement en voie d’ouverture si nous les en-tendons!

  3. oui pour les petits enfants, avant que la raison ne leur vienne, quant aux fous, c’est plus compliqué : il n’y a pas que des Antonin Artaud ou des Van Gogh dans les hôpitaux psychiatriques…

  4. Catherine B dit :

    La question de la normalité renvoie à la norme et la norme renvoie au numérique. Or, il me semble bien que notre soi-disant normalité est a-normale au regard des normes ontologiques. Est-il normal en effet de s’adapter à une norme inhumaine au regard de l’humain? Non, je ne crois pas, aussi, pour certains résidents des hôpitaux psychiatriques que je croise quotidiennement, cette anormalité est normale( avec des nuances bien sûr) au regard d’une norme qui transcende celle de notre société malade de la peste où toutes les valeurs sont inversées. On est toujours le fou, ou le con, ou le j’sais pas quoi de quelqu’un, reste à co-naître la per-sonne qui fait sonner ce bruit-là de ce qui dit de CE qui est « normal », non? Histoire de s’y retrouver un peu mieux je crois! bof, j’espère que c’est clair!

    • « reste à co-naître la per-sonne qui fait sonner ce bruit-là de ce qui dit de CE qui est « normal », non? »
      oui, Catherine, effectivement ce n’est pas très clair. Je ne crois pas que la poésie soit une affaire de norme ou d’anormalité. Je crois qu’elle est au delà de cette dualité. De même que malheureusement le langage ou le comportement des résidents des hôpitaux psychiatriques ne sont pas forcément poétiques.

  5. Catherine B dit :

    J’entends poétique au sens de créatif, qui produit quelque chose en dehors de la norme justement, qui dit un dire plus grand que ce qu’il laisse paraître et dire. Comme un dire second qui use du langage premier mais pour construire plus loin. Un langage qui dé-passe, et comme le dit ce mot, pour dé-passer il faut passer.Ce serait un peu comme le petit enfant qui a besoin du meuh de la vache ou du wouah -wouah du chien pour qu’un jour il puisse associer l’image du chien au mot chien. Un truchement indispensable pour nous faire pressentir ce qu’on ne sent pas encore…

  6. Catherine B dit :

    En ce sens, le comportement et les représentations mentales des résidents des hôpitaux psychiatriques portent en eux, parfois, et parfois pas, je vous le concède, cette charge de transcendance, en ce qu’ils viennent interroger de nos croyances, de nos conneries qui vont de guingois. De guingois car c’est aux fruits qu’on reconnait l’arbre et quand l’arbre social produit de tels bubons qu’on dit « normaux » comme s’adapter à des normes inhumaines, y’a des questions à se poser. Aussi, être déprimé, cassé, broyé dans un système qui déprime, qui casse et qui broie, ça m’semble plutôt normal, et je trouve que d’être dit normal dans une société aussi anormale au regard des normes ontologiques, c’est bigrement pas normal en CE que cette soi-disant normalité a de pathologique. Est-ce plus clair, je recommence si ça l’est pas!

    • il y a une partie de vrai dans ce que vous dites, mais je trouve ça un peu excessif, aussi bien dans la forme que dans le fond. Ainsi sur une phrase comme celle-là : « Aussi, être déprimé, cassé, broyé dans un système qui déprime, qui casse et qui broie, ça m’semble plutôt normal… », je ne suis pas d’accord, il y a plein de moyens pour ne pas déprimer et ne pas être broyé. Chacun a une part de conscience et de responsabilité pour intégrer tout cela et trouver des chemins de lumière.

  7. Catherine B dit :

    Oui, bien sûr, vous avez raison sur les moyens à mettre en oeuvre pour ne pas être submergé par la vague déferlante, mais avant de savoir( ça-voir!) on ne sait pas, c’est ça le hic!

    Il faut le voir ce ça-voir là dans ce qu’il a d’injuste et de mortel pour s’y coller dare-dare et essayer de le dépasser, c’est le prérequis indispensable, et donc il faut se tromper, se prendre les pieds dans le tapis pour y regarder de plus près, non?

    Bref, avoir des pro-blèmes, l’étymologie nous le dit déjà, c’est interroger notre cheminement, il se place avant pour nous amener à nous arrêter un instant et ne plus répéter bêtement comme des perroquets notre circuit imprimé par toutes nos stéréotypies de pensées et tout le cortège qui suit.

    Vertu sotériologique du problème donc, de la dépression, du cassage de figure qui ouvrent la voie a davantage de lumière si peu que nous les regardions de cette façon-là, c’est à dire comme des brèches qui permettent une ouverture.

    Si tout est fermé( enfer-mé), cloisonné, obstrué, pas de danger que la lumière passe, on reste dans le noir et le noir nous semble être le clair, aussi, je crois que c’est la brèche qui vient nous harponner, nous titiller, nous enjoindre, nous conjoindre à aller de l’avant, vers la vie, sans elle, nous restons dans le noir!

    La brèche nous permettra ensuite possiblement ou possiblement pas, de rectifier notre route et de mettre en place les moyens dont vous parlez fort justement.Mais il aura fallu ces troubles, ces anormalités comme ils disent pour espérer recouvrer un peu plus de verticalité, épouser les normes ontologiques qui divorcent souvent des normes sociales actuelles, voilà ce que je crois au jour d’aujourd’hui, seulement ce que je crois, je ne parle que de mon expérience personnelle bien sûr, je ne saurais parler pour les autres.

    • oui, je suis d’accord Catherine avec tout cela,
      pour en revenir à la poésie, je dirai que l’anormalité en tant que facteur de création est nécessaire, mais que ce n’est pas toujours un facteur de création poétique – voir la souffrance quotidienne des hôpitaux psychiatriques.
      Par ailleurs, il me semble que l’anormalité créative n’est pas non plus suffisante pour caractériser la poésie. Il y a quelque chose en plus du domaine du Sens, de l’être et ça ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir l’exprimer. Je dirai que la poésie, la vraie, est le Logos de notre époque qui s’est perdue dans la prose. Je dis pas mal de chose à ce sujet dans un autre site : http://www.alaingourhant.fr/espace-creation/propos-poesie.htm

  8. Catherine B dit :

    …Et c’est quand on se perd, qu’on se trouve n’est-ce-pas?

    Il en est de la poésie comme du reste.

    Mais pour cela il faut y être contraint ou laisser moins de prise à la peur et se déscotcher de l’image que l’on peut offrir de soi, sachant que cette image n’est qu’une image dont nous sommes en partance, possiblement et donc possiblement pas aussi, ça dépend de nous

    • philippe m dit :

      A Catherine B
      je ne suis pas sur de tout comprendre, mais j’apprécie ce(ton) discours où je sens(comme un chien flaire) une vérité oubliée ou cachée