Vers une société de la perversion ?


Quittons les hautes sphères spirituelles et poétiques,
vers un article pour ainsi dire plus « terre à terre »,
consacré au spectacle étrange de notre société actuelle
– postmoderne, hypermoderne, transmoderne ?…
Elle apparait marquée du sceau de la perversion,
comme nous incite à y réfléchir un livre intéressant,
lu récemment, et qui a eu le don de m’interpeler
en maniant avec dextérité : psychologie, psychanalyse,
psychothérapie, sociologie, anthropologie, et même spiritualité.

« La fabrique de l’homme pervers »

Ce livre s’intitule « La fabrique de l’homme pervers » de Dominique Barbier, paru aux éditions Odile Jacob 2013.
Le texte que je vous propose est destiné au magazine « Santé Intégrative » n°37  janvier / février 2014,
il est donc volontairement concis, puisque je ne disposais que d’une  page.
Je le reproduis tel quel, mais j’espère qu’au fil des commentaires, il pourra être étoffé par nos échanges et nos questionnements.

« Voilà un livre intéressant écrit par un psychiatre, psychanalyste et psychothérapeute, qui multiplie les pistes de réflexion sur un sujet d’une brûlante actualité : le déferlement de la perversion.
Il commence par établir une distinction d’importance entre le pervers narcissique et le pervers ordinaire. Même si les deux partagent une jouissance sans limite de leurs pulsions égocentriques en dehors de toute référence à la loi, la morale, l’existence de l’autre, le pervers narcissique, beaucoup plus dangereux, se fixe à sa victime, non seulement pour en jouir, mais pour la détruire, tandis le pervers ordinaire n’a pas cette volonté de destruction, il est juste dans une jouissance addictive sans référence particulière à l’autre.
Ne vous attendez pas à des révélations nouvelles sur le pervers narcissique, le sujet a déjà été amplement développé ailleurs, notamment dans Santé Intégrative avec l’article de Géraldyne Prévost (SI n°33 mai/juin 2013). Dominique Barbier parle seulement d’une augmentation inquiétante de sa prévalence de 10 à 30%, en notant la présence, plus inquiétante encore, de nombreux PN dans des postes clés politiques et économiques.

Pour expliquer la fabrique des pervers ordinaires envahissant la société actuelle, jusqu’à menacer chacun d’entre nous, l’auteur fait référence à deux domaines : le système économique et social, et le fonctionnement de la famille – bel exemple de pensée intégrative !
Il commence par montrer comment la montée de la perversion ordinaire, est la conséquence d’un système économique et social, le modèle néolibéral, fondé sur la consommation généralisée des biens de production dans tous les secteurs de la vie. Il s’agit d’une « fabrique », au sens où l’homme devenu prisonnier de ce système, est réduit à être lui-même un produit pour consommer et à consommer, dont l’unique finalité est la jouissance consumériste dans l’addiction : « nous devenons de plus en plus pervertis en intégrant le règles du marché. C’est une intériorisation de notre petite entreprise néolibérale avancée de la jouissance ».

L’autre cause de cette fabrique du pervers ordinaire, relève du champ de la psychanalyse, une spécialité de l’auteur ; il s’agit de la transformation du fonctionnement de la famille, en un nouveau style d’éducation des enfants. Nous assistons à un abus du maternage, c’est à dire du rôle de la mère dans le développement initial de l’enfant, de sorte que celui-ci est fixé « dans une oralité dévorante qui fera le lit de la perversité ».
Mais ce maternage excessif viendrait surtout du fait que le père renonce actuellement à sa fonction de père dans le schéma classique oedipien, fonction qui est de « décoller l’enfant de la mère », afin de rompre la fusion archaïque, basée sur la jouissance immédiate de l’oralité : « Les papas poules n’exercent plus la fonction paternelle, mais continuent une action de substitution maternelle (…) ce sont des mères déguisées ». Ces pères renoncent alors à poser les limites et les interdits, ils refusent d’apprendre à l’enfant à gérer le manque en lui montrant que tout n’est pas possible, ils ne l’aident plus à passer du registre de la jouissance immédiate à celui du désir, où prime l’attente, la faculté de différer et donc de réfléchir, avec l’accession au langage pour signifier ce qui manque, ils n’aident plus au passage vers le monde symbolique permettant progressivement de sortir de l’enfance – étymologiquement du latin « infans », celui qui n’a pas encore acquis le langage.

Mais « que font les pères ? », telle est la question angoissante qui termine ce livre. En abdiquant leur rôle de père, la porte est grande ouverte aux « pathologies de l’altérité ». La jouissance immédiate et sans limite de chacun, ne peut plus s’accommoder de la limite de l’autre en tant que sujet ; elle pourrait signifier alors une régression collective dangereuse, avec perte de référence à la loi, la morale, l’éthique, et un déficit de la pensée en tant que sublimation symbolique, une dégénérescence cognitive de masse, particulièrement dangereuse car incapable de penser des solutions ou mettre des limites à la « croissance / jouissance » exponentielle, dont le seul problème, largement démontré par les expériences sur les rats, est que l’excès de jouissance conduit inexorablement à la mort par « overdose ».

A cet article, j’ai envie d’ajouter deux sujets de réflexion évoqués à la fin du livre, qui méritent discussion.

« La mort de dieu »

Le premier est un sujet brûlant qui a animé souvent les débats dans ce blog :
l’auteur déplore « la mort de Dieu » – de Dieu le Père – prononcée par Nietzsche et qui préfigurerait  la mort actuelle du père dans la sphère familiale.
Personnellement, je ne pense pas qu’il y ait un lien de cause à effet entre ces deux morts.
Autant je trouve juste et pertinente la mort nietzschéenne de Dieu, consistant à secouer à la fin du 19e siècle le joug des dogmes d’une institution religieuse fondée sur l’obéissance, l’infantilisation et la soumission des peuples à un dieu transcendant omnipotent, relayé par une prêtrise non moins omnipotente,
autant je déplore actuellement la mort de la fonction paternelle dans la famille.
D’autre part, la causalité de cet effacement progressif du père, ne serait pas tant à chercher dans la perte de crédibilité de la religion chrétienne traditionnelle, mais plutôt dans le triomphe d’un système social, basé sur l‘Argent, la Technoscience  et l’Hyperconsommation, « la Sainte Trinité » d’une religion matérialiste, dont le fondement est la jouissance immédiate et addictive sans limite et surtout sans aucune dimension spirituelle et éthique.

L’avènement du matriarcat ?

Le deuxième sujet de réflexion, est l’annonce par l’auteur de l’avènement  d’un matriarcat concomitant avec l’effondrement du patriarcat.
Il me semble qu’à cet endroit l’auteur exagère et se trompe.
Certes, il y a tout un ensemble de lois récentes, soulignées par l’auteur qui renforcent progressivement le pouvoir des femmes,
depuis le vote des femmes en 1945  jusqu’au choix libre en 2002 du nom de famille entre les noms du père et de la mère, en passant par le droit d’ouvrir un compte en banque en 1965, le droit à la contraception en 1967, le droit à l’avortement en 1975, etc,
mais tous ces droits provenant des luttes du mouvement féministe, ne méritent pas le soupçon d’un retour au matriarcat, comme semble  le faire l’auteur ; ils vont plutôt dans le sens d’une juste émancipation nécessaire de la femme après une trop longue période d’un patriarcat tyrannique.
J’y vois une sorte de rééquilibrage progressif des rôles et du pouvoir de chacun, rééquilibrage qui se cherche et tâtonne  dans la variété des modèles familiaux,
où l’intégration harmonieuse patriarcat/matriarcat, transcendant ces deux systèmes, est autant possible que leur polarisation conflictuelle.

 

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26 réponses à “Vers une société de la perversion ?”

  1. Anne-Marie dit :

    Je n’ai pas lu le livre mais je dirai de ce comportement qu’il nous est si spontané que nous le maquillons sous de bonnes intentions et sincérité. C’est parce que c’est notre 1er mouvement que nous avons le devoir d’aller voir de plus près son origine.

  2. Angélique dit :

    Bravo Alain,
    Un petit exemple pour illustrer ton article, le film magnifique de Scorsese qui dure 3h
     » Le Loup de Wall- Street  » http://youtu.be/BmRxgOenaVU

    Et une note particulière pour le livre  » Conversation avec Dieu  » en 3 tomes, de Neale Donald Walsch,
    Best seller vendu à 7 millions d’exemplaires et traduit dans plus de 27 langues http://fr.wikipedia.org/wiki/Neale_Donald_Walsch#Conversations_avec_Dieu

    Plein d’Amour et de Lumière :)

    Angélique

  3. François Degoul dit :

    Cette entrée sur la perversité et son lien vers le Dieu Père m’évoque d’autres interventions à vous, Alain: votre expression de « dieu pervers » par exemple, et aussi la réponse que vous m’avez adressée ce 22 janvier dans l’entrée de mai 2013 sur la poésie de Kabir.

    Ces sujets m’inspirent… trop.

    J’aimerais partir de la perversité chez Lautréamont, passer à celle des prêtres, dont j’ai beaucoup souffert…etc.

    Je viens de terminer un brouillon pour ce blog.
    Trop rationnel peut-être, par souci pédagogique? et trop long.

    1) trop rationnel? ma démarche peut détoner dans ce blog, qui privilégie art et poésie.
    Esprit raisonneur, déjà dénonçant l’illogisme à l’âge de deux ans, porté comme Socrate à travailler l’autre au corps dans le dialogue argumentatif, il me faut assumer à la fois mon statut de « mâle dominant », (vous et moi, Socrate, Jésus…) et ma marginalité d’intellectuel, partout distant compagnon de route.
    Cependant la visée intégrative nous réunit, et la raison y a je crois sa part (Ken Wilber…).

    2) Et puis sur ce blog mon texte serait trop long pour être assimilable d’un coup.
    J’envisagerais un feuilleton, en quatre ou cinq séquences par exemple. Un peu lourd peut-être?
    Je pourrais aussi vous adresser une mise au net en pièce jointe pour que vous réfléchissiez à son usage possible?

    Merci , Alain, de votre réaction
    Cordialement

    François D.

    • Je réagis juste, François, à votre formulation au sujet d’un « dieu pervers ». Ma réponse sera encore une fois paradoxale : j’aime bien les paradoxes.
      Dans un sens, c’est effectivement un dieu perver « Dieu le Père-vers », pour avoir créé un cerveau humain capable d’autant de perversité et d’inconscience, comme le spectacle pitoyable de cette société de la perversion consumériste,
      de l’autre – et vous serez content – c’est un dieu qui nous indique comme unique direction d’évolution possible : la Conscience et l’Amour. La seule question : mais pourquoi cela reste -t-il aussi minoritaire ? comme si sa perversité l’emportait toujours, comme s’il se moquait de l’homme et de ses illusions perpétuelles, comme si c’était un drôle de jeu basé sur des cycles de « création – destruction » assez cruels.

  4. Anne-Marie dit :

    Perversité : corruption, dépravation. (mon dictionnaire)

    J’ai l’impression que le temps s’accélère et j’en ai assez du roman familial, national, social, économique, etc. Il est pour moi évident que le vrai plaisir vient du corps qui se déploie dans l’espace, de la possibilité de rencontrer, de découvrir, de me mettre au service d’autrui qui me sort de mon ron-ron ordinaire. La joie est l’expression de la « spiritualité » et elle est donnée gratuitement à la matière (dont je suis faite). Il n’y a en elle, ni corruption, ni dépravation sinon il n’y aurait pas de joie.
    Être libre, ce n’est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c’est vivre d’une façon qui respecte et renforce la liberté des autres (Mandela)

    • je comprends, Anne-Marie,
      mais de temps en temps il ne faut pas avoir peur de descendre des hautes sphères de la Joie, de l’Amour, du Service, de la Poésie, etc, et descendre vers le bas pour analyser et comprendre mieux, pourquoi une énorme majorité d’être humain sont dans la souffrance et l’inconscience.
      C’est pour moi comme un devoir de Conscience et une manière aussi de témoigner de la philosophie intégrative qui consiste à aller aussi bien vers le haut que vers le bas.

  5. lepretre dit :

    Est-ce que le pervers ordinaire souffre ?
    est-ce lié au désir non maitrisé ?
    y a-t-il pour lui moyen de se sortir de ce comportement?

    • Tant qu’il est dans sa perversion ordinaire, c’est à dire dans sa jouissance addictive sans limite, proposée par la société de consommation, le pervers ordinaire ne souffre pas, il est dans une sorte de déni massif de la souffrance, seule existe la jouissance et les objets de jouissance, y compris l’autre.
      Comme l’explique très bien le livre le processus du désir n’est pas maîtrisé avec en particulier la possibilité d’en différer la conclusion, d’en gérer les limites, ou d’accepter le manque. La perversion est dans l’immédiateté de la jouissance, dans la compulsion de la jouissance, c’est très différent du désir, qui est plus nuancé, plus évolué.
      Il est possible de sortir de ce comportement par la mise à l’épreuve de l’autre et des autres qui peuvent poser les limites. La perversion par son addiction sans limite, peut être aussi autodestructrice et entrainer alors une prise de conscience nécessaire et salvatrice.
      Finalement, comme d’ailleurs pour les névroses, seule la souffrance et la prise de conscience consécutive, peut permettre de sortir du processus pervers fondé sur l’inconscience.

  6. Anne-Marie dit :

    Est-ce que ce livre (en ligne) peut aider à comprendre ?
    http://resistance-medias.com/2013/06/25/livre-les-metamorphoses-de-la-lutte-des-classes-1996/
    En le lisant j’ai beaucoup pensé aux psychothérapeutes, je croyais même qu’il ferait allusions à leur travail.

    • Je vois que « ça ne se presse pas au portillon », pour ainsi dire, pour les commentaires sur ce sujet – la société de la perversion – qui m’apparait pourtant comme un sujet crucial de notre monde actuel. C’est vrai qu’il s’agit de la part d’ombre de ce monde, et personne n’a envie d’y aller voir de plus près, d’où cette mode de « la pensée positive » à outrance, mais que pour moi, le travail de Conscience nécessaire commence par la réflexion et l’éclaircissement de cette ombre. sinon, il y a déni et non-dit, ce qui est le pire pour l’évolution humaine.
      Je voudrais aussi répondre à Anne-Marie. Je n’ai pas vu de rapport avec son texte et ce livre au sujet de la lutte des classes.
      Pour moi, la lutte des classes, c’est la mystification du 20e siècle basée sur la colère, et qui a fait tous les dégâts que nous savons dans l’histoire de ce siècle passé.
      Actuellement, avec l’avènement de la société de consommation dans le monde entier, nous assistons à une autre mystification, peut-être plus dangereuse encore. Elle est basée sur la jouissance compulsive des objets de consommation réels et virtuels, jusqu’à l’addiction autodestructrice et anesthésiante.
      Il y a une réflexion à mener sur la différence entre cette jouissance immédiate et le désir, ainsi que nous le propose ce livre par le biais de la psychanalyse. Le désir est plus complexe, il passe par le manque et la limite imposée par l’autre. La jouissance refuse l’étape du manque et n’a pas pas besoin de l’autre. En ce sens le désir par le biais du manque, peut intégrer une dimension verticale vers le haut, comme le désir de Dieu ou de notre dimension divine – ce qui conduit à l’Amour et à l’altruisme. Il n’y a pas cela dans la jouissance consumériste qui est selon moi une régression vers le bas, égocentrique, dans l’immédiateté réflexe, avec une perte du lien social et une atomisation des individus perdant leurs capacités cognitives.
      Comme seul remède, je ne vois que le travail de la Conscience capable de poser des limites, avant le désastre qu’il soit économique, écologique ou politique. C’est pour cela que je suis un fervent adepte de la « décroissance » et de la « frugalité heureuse » (voir les articles que j’ai écrit en ce sens).

  7. François Degoul dit :

    Je n’aime pas m’imposer, Alain, mais « quand on me cherche on me trouve ».

    Puisque ce jour vous revenez sur le « dieu pervers », je me vois obligé de dire ceci:

    1) C’est vrai que la foi en un Dieu « personnel » pose l’énorme problème du mal, le plus souvent venu des hommes, alors qu’ils sont dits « à l’image de Dieu ».

    Simplement l’honnêteté m’oblige à dire que le Dieu auquel je crois et dont je ne sais quasi rien sinon notamment qu’il lui arrive dans l’histoire d’appeler verbalement certains à rappeler au monde son aimante présence,

    que si ce Dieu de Moïse de Jésus et de Muhamad se fend de s’abaisser à donner lui-même une réponse à ce lancinant problème,
    l’honnêteté veut qu’on n’étouffe pas cette réponse.

    JE SAIS QU’ON l’ETOUFFE, mais, si je crois ce que je crois, la voici:

    « mille ans » après « Muhamad », l’Eternel apparu à Arès sous la forme d’un bâton de lumière fulgurante
    témoigne de sa souffrance à s’en »serre »r dans une parole humaine comme le clou dns la planche.

    Trois ans plus tôt, en 1974 par la bouche du Ressuscité, il a confié au même homme,
    Michel Potay,
    que les prêtres (au sens très large) ont scandalisé leurs fidèles,
    et que lui-même, l’Eternel, se trouve « EN DETTE EVERS SES CREATURES » parce que, « TROP AIMANT », il leur a fait le double don de la terre et de la liberté,
    et qu’il se voit donc obligé de réintervenir lourdement pour réinviter ceux qui le veulent bien à être des hommes de bien pour entraîner la masse.

    « Quatre générations ne suffiront pas », mais l’humanité peut par cet effort individuel et collectif revenir au paradis terrestre que sa liberté aurait pu ne jamais quitter.

    Je ne dis nullement que tout ça je le gobe aisément, et mon empathie envers ceux qui n’y voient qu’une fable est entière.

    Je dis simplement que depuis vingt-cinq ans que j’ai lu ça, personne n’ a pu me proposer mieux, et de toute façon

    « Quelle intelligence d’homme, faible lumignon, peut comprendre cela? ».

    Vous m’obligez, Alain, à ce discours lapidaire que j’aime.

    François

    • Ce message n’est pas un « scoop » François, vous l’avez déjà exprimé maintes fois sur ce blog et ça pourrait être vu comme du prosélytisme un peu inconsidéré pour Michel Potay.
      Outre le fait que cette réflexion sur dieu est en décalage avec le coeur du sujet « la société de la perversion », vous comprenez bien que si l’on commence à parler des croyances sur dieu, on n’en finit plus, puisqu’il y a autant de croyances que d’êtres humains, et tout cela devient désagréable quand chacun se met à défendre mordicus la vérité de la sienne au dessus des autres, en se réclamant de la révélation, désagréable et pire encore risible…
      Dieu reste pour moi un tel mystère au delà de toute croyance, que toute image de lui me rend athée !
      ainsi soit-il !

  8. Anne-Marie dit :

    Seriez-vous d’accord avec l’idée que la perversion trouve son ennemi dans la liberté ?

    • Je suis entièrement d’accord, Anne-Marie, la perversion n’a rien à voir avec la liberté, car la perversion est un processus inconscient. Tant qu’il y a inconscience on ne peut pas parler de liberté humaine, ce qui explique que cette dernière est très rare, même si la propagande pour la société de consommation n’arrête pas de l’utiliser comme un argument de vente.
      Il ne faut pas confondre l’omnipotence egotique du pervers, avec la Liberté, qui est issue d’une conscience très vaste prenant en compte l’autre. La liberté est pleine de limite et de devoir totalement acceptés car venant de la Conscience. Le pervers déteste cette liberté, car il est dans une caricature de liberté, aveugle et préjudiciable pour les autres et la société.

  9. Anne-Marie dit :

    « Le fait que je suis n’est pas douteux. Mais ce que je suis est foncièrement douteux. Par conséquent je ne suis pas proche de moi-même, mais toujours dans un rapport d’interprétation. Il faut donc que je fasse le grand détour des œuvres de culture pour rentrer chez moi : c’est ce grand circuit de l’interprétation qui est le plus court chemin de moi à moi-même ». Paul Ricoeur

    • oui, Anne-marie, cette citation de Ricoeur est intéressante. Effectivement, ce livre est une tentative d’interprétation d’un certain nombre de comportements sociétaux, basée sur une théorie psychanalytique.
      Le problème commence avec la diversité des systèmes d’interprétation qui souvent peuvent devenir conflictuels. On le voit bien avec cette réflexion sur la « matriarcat / patriarcat » qui est complexe et peut donner lieu à des antagonismes très forts, dont les récentes manifestations contre le mariage pour tous peuvent être considérées comme un écho.
      Quels sont les critères qui font qu’une interprétation apparait à une certaine époque plus juste qu’une autre ? Telle semble être la question importante. Il y a d’abord bien sûr les faits observables, mais il y a aussi les systèmes de croyance déjà en place, fruit d’un certain environnement et d’une éducation, il y a encore un ressenti particulier d’ordre émotionnel.
      Pour ce qui est de ce livre et de sa proposition d’interprétation, celle-ci me semble pertinente, car elle est basée sur des faits : l’effondrement du pouvoir des pères semble partout observable dans notre société postmoderne, la culture psychanalytique me semble un système d’interprétation d’une part de l’inconscient humain relativement efficace, enfin il y a un ressenti : une sorte d’énervement contagieux face à ce qui se passe actuellement dans notre société et qui ressemble à une grande décadence, car la perversion généralisée est le signe de la décadence, au sens où il n’y a plus de limite imposée par la morale. Tous ces éléments peuvent donner à cette interprétation une certaine légitimité qui ne peut que faire tâche d’huile.

  10. Claudine D dit :

    Bonjour,
    Je voudrais intervenir sur le lien entre mort de Dieu et disparition du rôle du père( heureusement ils n’ont pas tous disparu, loin de là !). Je pense, contrairement à vous, que la mort de Dieu a pu contribuer, sans doute avec d’autres facteurs, à l’effacement du rôle du père.
    D’abord parce qu’il est évident que leurs roles sont liés par l’autorité qu’ils représentent (taient?), et l’affaiblissement de l’autorité de Dieu n’a pu que remettre en cause, indirectement et insidieusement sans doute, toute forme d’autorité, dont celle du père.

    Ensuite, ce passage où vous parlez de la mort de Dieu et de l’affaiblissement du père m’a rappelé un film sorti il y a quelques années: « Le ruban blanc ».
    Pour ceux qui ne l’auraient pas vu, ce film se déroule dans un village de l’Allemagne luthérienne au début du XX° siècle; un des thèmes qui y est développé est l’autorité on peut dire toute puissante et l’extrême sévérité du père sur sa femme et ses sept (je crois) enfants, père qui par ailleurs, et je crois que ce n’est pas un détail, est le pasteur du village. Certaines séquences expriment clairement que l’auteur a voulu montrer que l’autorité de Dieu et celle du père de famille, c’est en fait la même chose; de même il est clair que l’auteur condamne les excès de cette autorité.

    D’aucuns ont pensé qu’il s’agissait de dénoncer cette éducation extrêmement rigide comme ayant fait le lit du nazisme à cause de l’habitude d’une obéissance parfaite qui avait été inculquée aux jeunes. Mais ceci est un autre débat.

    • Merci Claudine de ce message intéressant. Je pense que « la mort de Dieu le Père » de la fin du 19e siècle est un lointain facteur de l’affaiblissement actuel de l’autorité des pères dans notre société, voire de son effondrement, et que la société de consommation addictive ajoutée au système d’éducation familial dominant, sont les facteurs dominants de cette transformation.
      Je pense aussi que cette mort de dieu – et vous le soulignez très bien -, visait surtout un modèle pyramidal de la société extrêmement tyrannique, issu du moyen-âge, avec une collusion non moins tyrannique de la royauté et des pouvoirs religieux. En fait, comme le souligne Dominique Barbier, cette mort de dieu est à mettre en perspective symboliquement avec l’exécution de Louis XVI sur l’échafaud.
      Cette mort de dieu est à mettre en relation avec la mise en place d’une nouvelle autorité basée sur la démocratie et les idées humanistes du 18e siècle. En aucun cas le patriarcat n’est visé, et surtout pas par Nietzsche chantre du surhomme, dont l’essence repose surtout sur un paganisme grec raffiné et esthétique (Apollon – Dionysos) et non sur la brutalité nazie comme certains ont voulu le faire croire.

  11. Anne-Marie dit :

    Je viens d’écrire à l’académie française pour leur demander la règle d’usage des majuscules. J’avais appris que les majuscules étaient utilisées pour différencier les noms propres des noms communs. Or j’ai reçu une lettre me demandant de saisir la Commission des Relations avec les Usagers de l’Établissement. J’ai l’impression que les outils juridiques (avec majuscules) tentent de faire oublier qu’ils ne sont qu’outils légitimés par l’état. J’appelle ça une perversité ordinaire.
    Je vous tiendrai au courant si j’ai une réponse.

  12. François Degoul dit :

    Je me dois, Alain, de répondre à votre message du 1er fév 11h20, en réponse au mien de la veille.
    Si on lit ce mien message en diagonale, bien sûr, je comprends qu’on trouve que « ce n’est pas un scoop ». Je considère néanmoins ce message comme un « scoop » pour deux raisons:
    1) c’est la première fois que je cite cette expression que Michel Poaty témoigne avoir entendue de la bouche du Ressuscité: que le Père trop aimant soit « EN DETTE ENVERS SES CREATURES ». C’est vrai que cette phrase, je l’avais déjà préparée par deux interventions antérieures.
    2) D’entendre dans la sphère judéo-chrétienne un propos où le Dieu unique avoue sa « DETTE ENVERS SES CREATURES, », donc un propos pareillement autocritque de la part du Dieu unique, avait-on jamais vu ça?

    Pour ce qui est du « prosélytisme » votre emploi de ce terme, que je ne vais pas m’amuser à récuser, montre simplement que vous ressentez l’expresssion de ma foi personnelle comme envahissante. Après il ya dans ce ressenti une part de subjectivité.
    Moi-même par exemple, je ne vais pas non plus m’amuser m’amuser à vous reprocher de faire du prosélytisme pour Osho, ou Ken Wilber, ou le taoïsme, ou le Dieu est mort de Nietzsche, ou l’éloge de la psychothérapie comme outil pour retrouver la conscience.

    Le problème psychologique est le suivant: quand on a fait une rencontre qui vous a marquée, on a envie d’en témoigner avec enthousiasme: voir Paul de Tarse, Cédric, etc.
    Bien sûr l’interlocuteur peut dire qu’il en a ras-le bol, et comme je l’ai dit, sur ce terrain affectif, vous avez, Alain, mon entière empathie,
    car pour moi, je ne suis pas dans le dogmatisme, mais dans le probabilisme, le relativisme du meilleur chemin intégratif et spirituel par défaut pour notre occident gréco-judéo-christano-islamo-humaniste.

    Si vous souhaitez que j’explique ici en quoi le message d’Arès est pour moi hautement « intégratif », je reprendrai ici les quelques lignes que je vous ai adressés en privé à ce sujet.

    François D.

    • ce qui me navre le plus, François, dans cet échange, c’est que nous sommes si loin de l’article de référence sur la société de la perversion.
      Que nous importe le chemin intégratif de Michel Potay pour l’occident, quand les références essentielles de l’occident ne sont plus « gréco-judéo-christano-islamo-humaniste. », mais consumériste et pervers.

      • François Degoul dit :

        Désolé, Alain de ne voir les choses qu’à moitié comme vous.
        D’abord parce que le lien entre perversion et rejet du Père est une constante de cette entrée. Or question lien entre rejet du Père et rejet de Michel Potay, il y a de quoi faire…

        Ensuite, bien d’accord avec vous sur ce que sont les « références essentielles de l’occident », « consumériste et pervers ».

        Notre point de désaccord est le suivant: dans cet occident, quelles formes de culture spirituelle privilégier comme antidote à cette perversion?

        Certes, l’avenir dira quel était le meilleur choix, et je n’en exclus aucun, mais je crois qu’au total les références « gréco-judeo-islamo-humanistes » dont je jette la sale eau du bain mais non l’enfant

        sont encore encore chez nous au total davantage présentes dans les esprits que les références de type orientalo-mystiques, probablement en progrès, mais dans des cercles assez élitistes, et pas focément (sauf chez quelques uns comme vous) comprises dans leur complexité.
        Il s’agit pour moi de choisir quel langage spirituel j’adresse au peuple,
        mais aussi bien sûr de vider à fond cette eau sale…

        Au cas où par inadvertance je répéterais des chose déjà dites sur ce blog, merci, Alain, de me le signaler.

        Cordialement

        François D.

        • « dans cet occident, quelles formes de culture spirituelle privilégier comme antidote à cette perversion? » c’est drôle, François, comme vous me prêtez des intentions que je n’ai pas du tout. Voilà une question que je ne me pose pas, en écrivant un tel article.
          Mon ambition est juste de proposer ici une analyse qui m’est apparue pertinente, afin que peut-être certaines personnes lisant le livre ou cet article, deviennent un peu plus conscientes de ce qu’elles sont en train de vivre.
          Cet état de conscience plus alerte et plus intelligent, capable de se distancier de soi-même et des autres, de se détacher et de se désidentifier des rôles inconscients que nous jouons, telle serait alors peut-être la culture universelle que je proposerai, en évitant soigneusement de l’appeler spirituelle, au risque de voir tout le monde détaler en courant !
          Idem pour mes intentions « orientalo-mystiques », il n’y a absolument aucun prosélytisme en moi, je ne veux convaincre personne du bien fondé d’une vérité spirituelle qui serait meilleure qu’une autre.
          La dimension spirituelle est un état d’être à vivre à l’intérieur de soi-même dans le silence et l’humilité la plus absolue ; dès qu’elle prend une forme extérieure avec la volonté de convertir qui que ce soit, c’est fini, la magie disparait, ne reste que le monde conflictuel de la dualité. Le temps des religions est terminé, il y a eu trop de grabuge ; ne reste que la religiosité à cultiver chacun dans son coin, s’il en ressent le besoin.

  13. François Degoul dit :

    Votre message 12 fév à 13h26, comme je l’ai aimé, Alain!
    D’abord parce qu’il me permet d’entrer dans votre monde intérieur avec beaucoup plus de limpidité que jusqu’à présent. Il me semble bien vous comprendre maintenant.

    Ensuite vous dites ça avec une grande poésie, quand vous parlez de la « magie » que vient rompre la « dualité ».

    Hélas, la vie humaine peut-elle (hors échappées momentanées) rester « magie »?

    Comme il y aurait à dire sur la nostalgie de la magie!
    sur la nostalgie du retour au sein après la dualité irréversible de la naissance,…

    sur la nostalgie de l’attachement à la mère que le rôle du Père est justement de séparer,

    sur la déclaration d’amour qui rompt dans la dualité la douceur d’un rêve à la fois trop beau et trop palpitant de rester enfermé…

    Comme les bouquetins s’affrontant longuement de leurs cornes emmêlées, comme les guerriers de la Baghavad Ghita, nous ne pouvons pas toujours cacher cette flamme, qui nous met en conflit,

    cet élan intérieur de l’ Erôs,

    alors je crois qu’il nous faut accepter de laisser percer l’enthousiasme intérieur, qui peut être en concurrence avec d’autres…

    … prendre conscience de notre animalité incluant rivalité,
    de la grandeur de ce processus biologique,
    de son sens,

    et cultiver, apprivoiser cette nôtre animalité pour qu’elle passe du sauvage affrontement à la beauté des harmonies.

    Jamais nous ne reviendrons au sein maternel, mais sa sérénité est à rebâtir.
    Jamais nous ne reviendrons à l’Eden mythique, mais le paradis terrestre est, je crois à reconstruire.

    Comme vous disiez, si j’ai bien compris, le Père oblige pour trouver la Vie à la séparation d’une fusion trop facile avec la mère par la voie détournée du désir.

    Pensez-vous que Jésus par exemple aurait pu, aurait dû, vivre son intériorité sans en parler à personne? le monde en aurait-il été meilleur?

    Certes, chat échaudé craint l’eau froide, et vous n’êtes pas le seul à avoir été échaudé par les religions!
    Ainsi je respecte entièrement votre choix d’une spiritualité du retrait (choix relatif, puisque vous en parlez), même si l’adopter ferait de moi un frustré.

    François D.

  14. Caroline H dit :

    Merci Alain pour cet excercice de synthèse, sur ce vaste et brûlant sujet.

    Je crains de pencher pour une conclusion plus pessimiste que vous concernant le matriarcat : le nombre de plus en plus élevé des familles mono parentales, les divorces tendent à féminiser l’éducation…le père moins présent (un week-end sur deux etc) compense sa relative absence en « comblant » toutes les demandes de l’enfants, en particulier consuméristes…n’ose limiter, s’opposer, frustrer…
    Le rééquilibrage des polarités dans notre société est la seule voie, oui…Mais, actuellement, je n’observe pas cette tendance…La tendance semble s’orienter encore vers une « l’ultra-féminisation »….ce qui représente, selon moi, une perversion de la véritable fonction de l’énergie Yin, dans le sens taoiste du terme…Mais, bon, il y aurait 10 pages à écrire sur ce sujet.
    Merci encore d’avoir ouvert le debat et offert un bel éclairage sur ce dérangeant sujet-miroir de notre système de pensée et de valeurs.

    • Je crains que vous ayez Caroline, mon rééquilibrage patriarcat / matriarcat n’est qu’un vieux rêve post-soixante-huitard, qui ne tient pas la route face aux dures réalités actuelles relatives à la famille et à l’éducation des enfants.
      Je vois bien autour de moi de plus en plus de femmes obligées de s’occuper seules de leurs enfants, tout en travaillant pour assurer la subsistance, dans un difficile numéro d’équilibriste entre amour et tendresse à prodiguer, règles et interdits à imposer, tandis que les pères sont absents et démissionnaires, juste de passage de temps en temps pour se faire bien voir et distribuer les récompenses. Un drôle de matriarcat, effectivement, d’une nouvelle sorte, avec le seul espoir que ces femmes par amour pour leur enfant, arrivent peu à peu à inventer à l’intérieur d’elle-même l’équilibre yin – yang, puisqu’il n’est plus possible à l’extérieur.