Avoir vingt ans autour de mai 68

Au milieu de cette débauche de souvenirs relatifs aux cinquante ans de « mai 68 »,
je me suis décidé à ajouter mon « grain de sel », ou plutôt une goutte d’eau sur ce blog,
dans l’océan des spectacles, dans lequel notre société de consommation va nous noyer une fois de plus.
Voici donc une sorte de témoignage individuel rétrospectif,
destiné à montrer que l’importance de cette période n’était pas là où certains voudraient qu’elle soit.

« J’avais vingt ans et ne laisserai jamais personne dire que c’est le plus bel âge de la vie »

Cette célèbre citation de Paul Nizan (1) en exergue de son livre « Aden-Arabie »,
exprime bien ce que je ressentais au début de cette année 68,
où moi aussi j’allais avoir vingt ans…
Il faudrait d’ailleurs continuer la citation pour la rendre plus forte :

Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur d’apprendre sa partie dans le monde.
A quoi ressemblait notre monde ? Il avait l’air du chaos que les grecs mettaient à l’origine de l’univers dans les nuées de la fabrication. Seulement on croyait y voir le commencement de la fin, de la vraie fin, et non de celle qui est le commencement d’un commencement.

Ainsi pour ce passage périlleux « d’avoir  vingt ans »,
je me mourrais d’ennui à la Sorbonne en préparant une licence de philosophie.
Je « séchais » d’ailleurs outrageusement la plupart des cours,
tellement la litanie soporifique du rationalisme « bon-ton » autour de Descarte, Kant et Hegel, me déprimait totalement.
Il n’y avait peut-être que la voix de fausset de Vladimir Jankelevitch , dont le « Je-ne-sais-quoi et le Presque rien » me sortait parfois de la déprime, pour m’arracher un semblant de sourire,
de même que la fréquentation livresque de Friedrich Nietzsche, toujours aussi assidue depuis ma terminale avec Pierre Thuillier ,
le tout agrémenté parfois des imprécations d’Antonin Artaud au sein d’une troupe de théâtre, qui me permettait d’exprimer au mieux, cette colère refoulée que j’accumulais depuis un certain temps contre ce monde décidemment trop ennuyeux.

Mai 68 ou la révolte éphémère

J’étais pour ainsi au premier rang, en plein quartier latin, au coeur du maelstrom,
quand éclata la révolte étudiante ;
je fus donc presque obligé d’y participer,
d’autant plus qu’elle venait à point nommé à la rencontre d’un mal-être prolongé,
pour m’offrir une sorte d’exutoire salutaire.
Je ne ratais aucune manifestation dans les rues du quartier latin,
mais à une certaine distance, fasciné d’abord par la dimension esthétique de l’événement.
Quand les voitures brûlaient poétiquement comme des torches de lumière dans la nuit,
j’applaudissais à la destruction de ces objets à mes yeux indignes,
produits emblématiques et toxiques d’une société de consommation déjà dans le culte et l’addiction de ses objets.
Tout cela ne méritait pas mieux qu’une  destruction salutaire par le feu !
J’assistais aussi assidument aux AG dans le grand amphi de la Sorbonne,
mais là, très vite, malgré le joyeux désordre, je m’ennuyais ferme face aux interminables palabres des leaders autoproclamés, sans bien comprendre d’ailleurs les enjeux politiques en débat, cherchant à étendre leurs serres autour des esprits fragiles, dont je faisais d’une certaine manière partie.
Je préférais l’atmosphère improvisée des couloirs de la Sorbonne couverts d’affiches et de graffitis
dans un somptueux désordre artistique, où les « happening » et les « performances » se succédaient,
pour créer autant de « situations » remarquables, chères au « situationisme » de Guy Debord.

D’ailleurs, l’apogée de ce « situationisme » fut, comme ce dernier l’a très bien compris,
l’incroyable fusion de la révolte étudiante avec celle des ouvriers en grève :
une quinzaine de jours de grâce, avec des manifestations monstres, souvent festives,
qui, jusqu’à la fin mai, firent trembler de peur tous « les politiciens-pantins-de-paille » et leurs beaux quartiers.
C’était pour moi comme un drôle de rêve, une utopie réalisée qui m’enchantait,,
une cacophonie monstre et joyeuse, une fête exceptionnelle et trop rare s’emparant parfois de l’esprit pesant des hommes.

Mais tout cela s’est très vite gâté et la fête fut éphémère :
en même temps que les organisations politiques traditionnelles reprenaient peu à peu le contrôle des « situations« ,
je me fourvoyais dans un mouvement gauchiste d’inspiration « maoïste ».
Outre le fait que je manifestais dans la rue en brandissant le petit livre rouge du président Mao,
– ce qui n’était pas pour me déplaire, à la vue du visage effaré des badauds sur les trottoirs -,
je fis aussi partie d’une masse de manoeuvre soumise et docile, pour des occupations de lieux emblématiques,
ce qui me valut par la suite quelques déboires…

Heureusement je restais très peu de temps dans cette galère politisée,
– d’ailleurs, la meilleure décision de ce groupuscule fut certainement de s’autodissoudre rapidement,
en suivant l’exemple sage de Guy Debord mettant fin à l’Internationale Situationiste en 1971.
La fête était finie, bien finie et pour longtemps…

Pour moi s’en était terminé aussi avec cette face la plus visible et médiatique de mai 68,
celle dont va se reparaître la société de spectacle actuelle pour plusieurs mois,
à l’occasion du cinquantenaire de ces événements,
c’est à dire l’aspect politique d’une révolte éphémère et ratée,
dont l’aspect spectaculaire renforcera les bonnes consciences bien assises dans le fauteuil rembourré de leur éternel bon droit.

Mais commençait alors aussi pour moi, l’avénement d’une autre facette de 68,
plus souterraine, plus authentique, plus importante aussi,
en terme de transformation de soi-même et d’évolution intérieure profonde.
Elle ressemblait à un grand fleuve souterrain, qui avait pris sa source dès le début des années soixante,
puis avait traversé les événements de mai 68, de manière souterraine,
pour se prolonger durablement ensuite pendant quelques années, de diverses manières.

La culture souterraine et foisonnante autour de 68

J’ai entendu dire un jour, qu’il y eut deux journaux qui marquèrent durablement la culture et les esprits  de mai 68 – et c’était deux journaux que je lisais assidûment :

il y avait « La Cause du Peuple » (1968 – 1972) organe du groupuscule maoïste de la « Gauche Prolétarienne », un mélange de « spontanéisme situationiste » et de marxisme-léninisme maoïste,

mais parallélement, il y avait surtout le magazine « Actuel » de Jean-François Bizot,
un magazine branché à la contre-culture américaine « underground », popularisant en France un foisonnement d’idées nouvelles,
avec un vent de contestation tout azimut de l’ancien monde, axé sur la musique, la vie en communauté, l’usage des drogues, l’amour libre et la révolution sexuelle,
et les voyages en Orient à la recherche d’une spiritualité nouvelle.

Il ne faudrait pas oublier l’éphémère journal « La Gueule ouverte » (1972 – 1974) sous titré « le journal de la fin du monde » de Pierre Fournier,
qui faisait vibrer avec beaucoup de talent l’écologie de la première heure sur les traces de nombreux hommes visionnaires et précurseurs :  Jacques Ellul, René Dumont, Lanza del Vasto, Gunther Anders, Herbert Marcuse, Ivan Illich, etc…).
C’est l’ancêtre du journal actuel « La Décroissance« .

Et bien sûr, dans cette longue liste d’influences culturelles nouvelles qui caractérisaient en profondeur l’esprit de 68, il faut ajouter l’importance de la revue Planète (1961 – 1971),
dont j’ai déjà parlé dans ce blog avec la parution de la revue « Orbs (2) voulant lui succéder.     

Très vite lassé des incantations creuses de la politique,
je me tournais donc résolument vers l’esprit d’Actuel, de la Gueule Ouverte et de Planète, pour une période fondatrice de ma vie.

Le voyage en Orient

Juste après les événements de mai 68, une nouvelle page se tournait grâce à la pratique d’un cours de yoga à Paris, sur les conseils avisés d’un ami.
C’était encore un yoga traditionnel, introduit en France par quelques rares pionniers  :
Pour moi ce fut Nil Hahoutoff et André Van Lysbeth, avec en arrière fond les livres d’Arnaud Desjardin, teintés d’un élan contagieux vers la spiritualité orientale.

Dans le même temps, je m’imbibais des poèmes d’Allen Ginsberg, de Jack Kerouac et de la musique de Jim Morrison,
et peu à peu, à travers cette contre-culture souterraine, s’imposa à moi la nécessité du Voyage en Orient,
à la recherche d’une transformation profonde de moi-même.

Je partis donc bientôt « sac à dos en solitaire » vers les chemins de l’Inde,
à la rencontre des maîtres spirituels et des lieux sacrés.
Ce fut la tournée des ashrams en trois longs voyages :
D’abord au nord de l’Inde : direction Dehli mais surtout Bénarès et les crémations sur les rives du Gange, puis la ville de Rishikesh, l’ashram de Sivananda et la montée difficile vers les sources sacrées du Gange.
Ensuite, je pris l’avion pour Madras, direction Pondichery sur les traces d’Aurobindo,
puis Auroville  avec la Mère qui posait les fondements d’une ville nouvelle afin de réunir les adeptes d’une spiritualité ouverte au monde entier. Mais ce lieu encore ingrat et aride, ne réussit pas vraiment à me convaincre.
Je partis enfin pour Bombay, vers Tirunvamalaï et la montagne Arunachala où planait encore l’aura lumineuse et le sourire du grand maître Ramana Maharshi.

Non loin de là, je fis le détour par Poona avec l’ashram d’Osho Rajneesh , qui devint quelques temps mon maître avec ses célèbres « méditations dynamiques », mais surtout grâce à l’initiation à de nombreuses  pratiques psychothérapeutiques venues surtout des Etats-Unis, et que je découvrais pour la première fois dans de nombreux groupes proposés dans l’ashram :  (Gestalt-thérapie (Fritz Perls), Encounter groups (Carl Rogers), Rebirth (Leonard Orr), Caisson d’isolation sensorielle (John Lilly), etc…
Ce lien « psychothérapies/méditations » fut pour moi une profonde révélation,
fondateur, sans doute, de l’activité professionnelle de la 2e partie de ma vie,
tandis que ne m’intéressait pas beaucoup le folklore de cet ashram en folie,
surtout avec l’incompréhensible départ d’Osho vers l’Oregon aux Etats-Unis.

Tout cela fut entrecoupé de longues marches solitaires et d’interminables voyages en train,
avec de nombreuses rencontres d’occidentaux qui comme moi tentaient de fuir l’ennui de l’occident et sa culture matérialiste, techno-scientifique et obsédée d’argent, qui reprenait de plus belle.
En traversant ces villages pauvres, bruyants et empoussiérés de l’Inde,
mais où les gens étaient tellement accueillants, tellement gentils,
sans se départir jamais de leur éternel sourire de bienveillance,
je pensais que tout cela ne pouvait être que la preuve d’une culture religieuse supérieure,
jamais je n’ai éprouvé avec autant de force, cette ivresse intérieure du moment présent,
m’inondant parfois de sa lumière fugace
et dont je garderai toujours le souvenir tenace.

Le retour à la Nature

Au retour de ces touffeurs fiévreuses de l’Orient,
le pavé parisien fut particulièrement dur et décevant.
Mais m’appelait bientôt un autre voyage,
cette fois vers la Nature,
avec un rêve de vie communautaire harmonieuse
loin des solitudes glacées de la grande ville
– rêve si souvent évoqué dans les journaux de la contre-culture de l’époque.
Ce n’était pas encore de l’écologie avec ses prétentions scientifiques et politiques,
ce retour à la Nature était plutôt une nécessité vitale, un ressenti profond,
nourri de rêves fumeux,
avec pour ma part, un désir de retrouver ses racines identitaires,
en l’occurence bretonnes, que je trouvais plus chic d’appeler « celtes ».

La vie communautaire

Je partis donc en Bretagne,
nourri de ce désir de retour à la terre et d’appartenance à une culture originelle,
vantée par des chanteurs et poètes comme Glenmor, Alan Stivell et Xavier Grall,
Je visitais quelques communes,me risquant à l’apprentissage de la vie communautaire.
Ce fut une courte expérience, rebutée par la « fumette » et le libre échangisme sexuel presque obligatoire,
tandis que je me rendais compte que de gratter la terre toute la journée avec un sarcloir,
n’était pas du tout du domaine de mes compétences et de mes aspirations du moment.
Cela dura à peine un hiver et un printemps laborieux, presque ennuyeux.

L’émerveillement des îles

Je m’échappais bientôt, aidé par la lumière du soleil printanier, vers la Mer ;
c’était comme un autre retour à la Nature,
avec de longues périodes de « camping sauvage » sur les îles de la côte bretonne.
Mais ce fut en fait mon vrai retour à la Nature :
un retour contemplatif et artiste au milieu d’un environnement somptueux.
Je passais des journées entières à déambuler sur les plages désertes,
en admirant la danse des vagues venant lécher le sable,
mais surtout je découvrais cette nouvelle ivresse de peindre, de dessiner,
dans l’émerveillement de la beauté absolue qui s’offrait à moi,
tout en écrivant sans discontinuité des poémes,
dont je partagerai certains dans mon prochain article.

Quelques réflexions en guise de conclusion

1 La transformation spirituelle

Dans cette effervescence culturelle de 68, se prolongeant une dizaine d’années,
j’ai donc privilégié la transformation intérieure nécessaire,
où la dimension spirituelle était la plus importante.
Cela n’est pas l’apanage de cette époque, puisque ce besoin de passer de la condition d’ « homo demens » à « homo sapiens » fut une préoccupation constante de l’histoire humaine, et ce depuis la nuit des temps.
Mais il y eut à cette période comme un sursaut et une belle tentative de recherche intégrative, surtout en direction de la richesse spirituelle de l’Orient, en particulier celle venant de l’Inde et des pays bouddhistes.

Ce mouvement de transformation intérieure vers de nouveaux horizons spirituels,
trouvera un écho sociétal important, surtout à partir des années 2000,

grâce à quelques précurseurs qui me sont chers, car ils m’ont conforté dans ma recherche personnelle,
et ils appartiennent tous à cette même génération de 68 :

Ken Wilber (né en 1949) avec beaucoup d’articles sur mon blog
Eckhart Tolle (1948) et son insistance sur « le pouvoir du moment présent« ,
Jon Kabat-Zinn (1944) voir mes nombreux articles sur « la pleine conscience »
Curieusement ces pionniers de grande envergure qui ont su initier une si belle transformation des esprits en ce qui concerne la méditation,  ne sont pas français, comme si ce petit pays avait été surtout absorbé par des préoccupations purement philosophico-politiques,
comme le rappelle à sa manière Michel Onfray  (3) dans un de ses derniers livres.

2 Echec et triomphe de 68

Mai 68 et ses retombées peuvent ressembler à un échec pour tous ceux qui voulaient utiliser des moyens obsolètes pour en finir avec le vieux monde des « trente glorieuses » (1945 – 1965),
en particulier l’archaïsme des partis politiques de gauche et des syndicats, auxquels vont s’ajouter sur la fin les groupuscules gauchistes pour une surenchère révolutionnaire.
La révolution ne viendra pas et tout ce petit monde politique va déchanter progressivement.

A la place se dessine la culture d’un nouveau monde
fondé sur le triomphe de l’hédonisme tout azimut :
« Jouissez sans entrave »
est sans doute le slogan phare de 68 et son plus grand succès.
Cela commence par la libération sexuelle et continuera par l’avénement de la société de consommation et du spectacle sans limite,
démultipliée plus tard à partir des années 2000, par le succès des technologies virtuelles et numériques qui propageront rapidement le virus aux classes moyennes du monde entier.
Un consumérisme à dimension économique libérale, offrant à une oligarchie politico-financière la toute puissance sur ce monde et d’énormes profits alimentés par le flux démentiel des marchandises.
A noter (comme le fait justement Michel Onfray) que la plupart des leaders de la révolte étudiante se sont rangés bien sagement dans ce nouveau monde, en trouvant des places respectables,
excepté Guy Debord le prophète qui avait tout prédit de ce futur, et s’est suicidé.

3 Mais combien de temps ce monde peut-t-il encore durer ?

C’est la grande question qui se pose actuellement :
ce système « politico-économique et culturel » de l’hédonisme consumériste sans limite,
mis en place à partir de 68 et qui dure depuis cinquante ans,
combien de temps peut-t-il encore durer ?

En effet, c’est comme si on avait sifflé la fin de la récréation venant des années 68
car les  sujets qui fâchent et menacent le monde entier sont devenus omniprésents :
la montée de la violence venant des nombreux exclus du système,
et d’une sous-culture entretenue par le consumérisme et les réseaux numériques,

mais surtout l’aggravation exponentielle du péril écologique,
avec cette question de plus en plus angoissante, posée à tout le monde :
Face à
l’effondrement de la Nature par quasi-disparition de toutes les espèces végétales et animales,
et la pollution généralisée de la Terre, de la Mer et du Ciel, les trois éléments primordiaux qui permettent la continuation de la vie,
combien de temps pouvons nous habiter cette planète précieuse et fragile?

Face aux vieux pouvoirs en place qui ne savent que reproduire ce pourquoi ils ont été programmés,
et dont l’impuissance et l’inconscience font une nouvelle fois question – comme en 68 -,
se pose alors la révolte souhaitée de plus en plus nécessaire de la jeunesse actuelle du monde entier,
afin de rêver d’un autre monde dont il est urgent de poser les bases, le plus rapidement possible.

En ce sens résonne encore pour moi, comme l’héritage essentiel de 68 :
ce slogan « on a raison de se révolter ! »,
auquel il faudrait ajouter « on a raison de rêver d’un autre monde possible »,
puis : « on a raison de tenter de l’incarner »,
mais surtout : « on a raison d’entreprendre le travail intérieur sur soi-même »,
afin de transformer notre inconscience originelle en Conscience/Amour
tracer son chemin vers la Transcendance,
la meilleure manière de se protéger des désillusions de ce monde.

(1) ce livre popularisé par Jean-Paul Sartre en 1960 avec cette citation en exergue, a bénéficié à l’époque d’un certain succès.
(2) à noter la sortie récente du numéro 6 de la revue Orbs consacrée à l’eau
(3) voir le livre récent de Michel Onfray « L’autre pensée 68, contre-histoire de la philosophie 11″ éditions Grasset mars 2018

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