Sagesse et « jeunisme »
Lawrence Ferlinghetti est un vieux monsieur né en 1919,
la même génération que les Claudio Naranjo, Edgar Morin, Stephane Hessel,
le regard est alerte, la pensée vive et pleine de sagesse,
– c’est dans l’ordre des choses (le dharma dirait les bouddhistes)
en ce qui concerne les lois de la conscience humaine,
son évolution et sa floraison,
car celle-ci met un certain temps avant de se révéler afin de s’exprimer en sagesse,
tout le contraire de ce « jeunisme » de l’époque,
où l’immaturité, la superficialité et l’inconscience triomphent bruyamment et médiatiquement,
c’est à dire l’inversion des valeurs, le monde à l’envers qui marche sur la tête.
L’éditeur et le poète
Lawrence Ferlinghetti est moins connu que les autres,
normal : c’est un poète, de plus il est américain.
Pourtant il a joué un grand rôle dans l’histoire de la culture américaine
ou plutôt de la contre-culture des années 50 puis 60, qui essaimera dans le monde entier.
Il s’installe à San Fransisco en 1950 et il crée la très célèbre librairie et maison d’éditions « City Light Books ».
Il devient l’ami et l’éditeur de tous les grands écrivains de la Beat Generation : Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William Burrough,
puis Charles Bukowski, Paul Bowles, etc…
En même temps il écrit de la poésie et fait de la peinture,
en défendant une sorte d’anarchisme poétique réfractaire au système dominant américain.
Pour mieux le connaître je vous conseille sur youtube un très bon interview que François Busnel vient de faire pour ses carnets de route dans l’émission « La grande libraire » sur la 5
Poésie de l’insurrection
Il vient de paraître la traduction en français de son petit livre rouge « Poésie de l’insurrection » chez maelstrOm reEvolution,
c’est un superbe moment de poésie !
Rien à voir avec le petit livre rouge de sinistre mémoire du président Mao, qui voulait niveler les âmes vers le bas dans un égalitarisme régressif et répressif.
Ici, l’appel à l’insurrection, est une insurrection de l’Esprit,
un « réveillez vous » d’inspiration spirituelle pour secouer les endormissements de l’inertie humaine ontologique.
Je ne sais pas si cette poésie fait partie de l’art Objectif sur lequel nous faisions des commentaires dans le dernier article,
mais pour moi cette insurrection de l »esprit me semble un ingrédient nécessaire de l’art,
sans laquelle il n’y a pas de véritable création,
c’est à dire la nécessité de s’émanciper du connu dans sa répétition mécanique,
pour proposer nouveau langage et nouvelle forme de vie
– et Dieu sait combien nous avons besoin de cela en ce moment !
J’ai envie de vous proposer un passage de ce magique petit livre,
car la poésie se suffit à elle même et n’aime pas trop les longs commentaires :
« Si tu te veux poète, crée des oeuvres capables de relever les défis d’une apocalypse, et s’il le faut prends des accents apocalyptiques »
La poésie est un bateau en papier sur le déluge de la désolation spirituelle.
Plus le temps pour l’artiste de se cacher
au-dessus, au-delà ou derrière le décor,
indifférent, à se ronger les ongles
à se raffiner jusqu’à ne plus exister.
Plus le temps pour nos petits jeux littéraires,
plus le temps pour nos paranoïas et nos hypocondries,
plus le temps pour la peur et la haine,
juste le temps pour la lumière et l’amour.
Nous avons vu les meilleurs esprits de notre génération
détruits par l’ennui lors des lectures poétiques.
La poésie n’est pas une société secrète,
ce n’est pas non plus un temple.
Les mots de passe et les psalmodies ne marchent plus.
L’époque du Om est révolue,
c’est l’heure des lamentations funèbres
c’est l’heure de se lamenter et de se réjouir sur la fin proche
de la civilisation industrielle
mauvaise pour la terre et l’Homme.
C’est l’heure de se tourner vers l’extérieur
Assis en lotus
les yeux grands ouverts,
C’est l’heure d’ouvrir la bouche
avec un discours ouvert et neuf,
c’est l’heure de communiquer avec tous les êtres sentants
Vous tous, poètes des villes
pendus dans les musées, y compris moi-même,
Vous tous , poètes qui écrivez de la poésie sur la poésie,
Poètes de la langue morte et déconstructionnistes,
Vous tous, poètes pour ateliers de poésie
dans le coeur broussailleux de l’Amérique
Vous tous les Ezra Pound de salon
Vous les poètes déjantés, défoncés, déchiquetés, recollés.
Vous les poètes concrets en béton précontraint
Vous les poètes cunilinguistes
Vous les poètes des latrines publiques qui grognent des graffitis,
Vous tous les maîtres du haïku de scierie
dans les Sibéries d’Amérique,
Vous les irréalistes sans yeux,
Vous les supersurréalistes autooccultes,
Vous tous, visionnaires de chambre à coucher
et agit-propagateur de placard,
Vous les poètes Groucho Marxistes (..)
Vous les cheftaines de la poésie,
Vous les moines zen de la poésie,
Vous tous les amants suicidaires de la poésie,
vous les professeurs hirsutes de poésie,
Vous tous les critiques littéraires
qui boivent le sang des poètes,
Vous la Police Poétique…
Où sont les sauvages enfants de Whitman,
où, les grandes voix qui s’élèvent
avec douceur et sublimité,
où sont les grandes visions neuves,
les vastes regards sur le monde,
les hauts chants prophétiques
de la terre immense
et tout ce qu’elle chante en elle…
Poètes, descendez
dans les rues du monde une fois de plus
Ouvrez votre esprit et vos yeux
à l’ancien délice visuel,
Raclez-vous la gorge et parlez,
La poésie est morte, vive la poésie,
avec ses ses yeux terribles et sa force de bison…
Que c’est beau, intense, vibrant, puissant, décoiffant, profond, inspiré !… Merci Alain pour cette résonance poétique qui unit ceux qui conspire au même souffle.
Merci ! j’ai découvert ces mots; ils sont époustouflants de profondeur
Tres beau mais la traduction est pleine de fautes…please, ask a real bilingual for translations…Merci
Merci… Le Verbe vivant et vibrant!… :)
oui, c’est ça la grande poésie, celle qui fait la différence avec ce qu’on lit habituellement sous ce mot et qui est souvent terriblement ennuyeux.
Effectivement, Olivier, cette poésie « conspire au même souffle », c’est à dire qu’elle permet d’aller directement au delà des mots ou à travers eux, vers une dimension autre que celle du langage et de l’intellect, une dimension du souffle ou plutôt du Souffle avec un S majuscule qui désigne une spiritualité authentique, c’est à dire du domaine du vital, du ressenti, d’une expérience globale en rapport avec la respiration, comme l’indique l’étymologie du mot « spiritualité » – du grec « pneuma » et du latin « spir’ désignant le souffle.
Il y a donc une poésie capable de véhiculer le Souffle sous son aspect spirituel, et la première question que l’on peut se poser : pourquoi est-elle si rare ou ignorée ?
La réponse tient sans doute à cette « résonance » que tu mentionnes aussi Olivier. Pour reconnaître cette poésie, il faut être en « résonance », c’est à dire être suffisamment ouvert pour recevoir ce Souffle et là se pose la question de la préparation à la possibilité de cette résonance. Est-elle spontanée ou demande-t-elle une préparation, certains diraient une ascèse.