Impressions de Venise

Des palais aux façades décrêpies
s’enfoncent lentement, irrémédiablement,
dans les vases de la lagune.

Une armada de chinois
armés d’appareils photos
mitraillent fébrilement le spectacle
dans de touristiques gondoles
trop bien astiquées,
songeant sans doute au rachat prochain
de toutes les merveilles d’une ville
qui se délite lentement.

Au musée « Academia »,
des Vierges ascensionnent silencieusement dans l’Amour
pour l’enfant qu’elles bercent dans leurs bras,
posant un regard lourd de reproche
à cette époque futile qui les contemple
enlisée dans les vases de sa décadence.

Le palais des Doges suinte encore
de la dictature sévère des marchands,
se servant des artistes à la mode
pour leurs caprices et leur divertissement
– en cela rien n’a vraiment changé.

A la pointe de la Dogana,
un éphèbe de plastique aux fesses rebondies
semble contempler la  corrosion des pierres,
sous le regard inquiet d’un policier
se posant sans doute toutes les questions
sur la présence de ce gamin dénudé,
devenu à lui seul un monument
de l’art contemporain,

tandis que les palais aux façades décrêpies
s’enfoncent lentement, irrémédiablement,
dans les vases de la lagune.

 

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18 réponses à “Impressions de Venise”

  1. maillot-messbauer dit :

    Oui Venise me touche,me fascine,comme un mirage doré qui s’efface et se dissout dans les lambeaux de brumes.J’aime Venise l’hiver,pendant la courte période où les barbares n’y viennent pas!Dans les miroirs ternis du Florian j’aime deviner les silhouettes légéres ,les robes moirées,de ceux qui y vinrent avant nous,pour s’abandonner à cette mélancolie de l’impermanence!
    Quant a la »dogana »si on entre,dans ce repaire de l’art contemporain,d’abord ,on est trés tranquille ,car il n’y a personne,ensuite une visite attentive est trés révelatrice de l’état de notre société qui s’enfonce sans aucune gracedans la bourbe!Et ceci est dit trés clairement par ces artistes,
    Le symbole le plus fort étant ce malheureux cheval la tête enfoncée dans le mur!( hé oui on fonce droit dans le mur…..)Et ces animaux empaillés et ensuite carbonisés qui nous fixent de leurs yeux de verre.. de l’autre côté.Brusquement on ressent l’urgence du risque c’est insoutenable ,on ressort vite pour tomber sur cet ado-de-plastoc! alors retournons vers ces obscurs palais croûlants de l’autre côté du canal grande…..

    • Merci pour ce beau commentaire.
      Il y aurait beaucoup de choses à dire au sujet de ce musée d’Art Contemporain de la Dogana, fruit de la restauration, à mon sens très réussie, des entrepôts de la douane et conduit de main de maître par François Pinault, le célèbre homme d’affaires qui reprend ainsi la tradition des riches marchands vénitiens protecteurs et amateurs des arts de leur époque.
      Pour ce qui est du contenu de l’exposition dénommée « Eloge du doute », je suis d’accord avec vous, c’est assez terrible et par moment difficilement soutenable. Et pourtant, cela m’a beaucoup intéressé, et je trouve courageux ce paradoxe d’un homme d’affaires qui a amassé une fortune en utilisant à fond le Système d’une société uniquement préoccupé de l’argent et qui en même temps n’hésite pas à annoncer sa destruction par l’exposition d’artistes dénonçant violemment ce Système.
      Par railleurs, personnellement, comme je l’ai souvent exprimé dans ce blog et même dans cet article sur Venise, je crois à la destruction irrémédiable de ce Système sur lequel est bâti notre société actuelle, et passé la réaction de défense première, j’ai apprécié le travail « coup de poing » de Donald Judd et son cheval la tête coincée dans le mur, les horreurs de la maison close d’Edward Kienholz, les postures scatologiques et obscènes des mannequins de Paul McCarthy, etc… Cette exposition, à mon sens, vaut le déplacement à elle seule dans la ville légendaire.
      Par contre, comme je l’exprime dans le manifeste de l’Art Intégral de l’article précédent, je cois aussi à la vertu prophétique de l’art capable de proposer, au fond même de la destruction nécessaire, des éléments d’espoir, de renaissance et d’émerveillement. C’est d’ailleurs peut-être le sens de cet immense coeur rouge de Jeff Koons, suspendu à l’entrée, qui fait chaud au coeur après toutes les horreurs.

  2. catherine dit :

    Et puis Venise à quelque chose d’envoûtant, comme si ses canaux nous renvoyaient à ce que nous sommes, des canaux imparfaits et incomplets qui s’essaient pourtant à dire, à toucher, à voir , à entendre, à goûter du monde de dehors qui résonne en notre propre monde à travers nos canaux sensoriels si dérisoires et pour cela même si touchants. Et du coup, le brouillard de tout ce qui nous échappe nous est renvoyé par ce halo symbolique de l’eau omniprésente dans cette ville magique je trouve, non?

    • merci Catherine pour ce beau commentaire si poétique. C’est vrai, Venise est une ville magique, avec aussi quelque chose d’éprouvant, presque morbide par moment : ce n’est pas un hasard si Thomas Mann a écrit « Mort à Venise » et si ensuite Visconti en a fait un si beau film.

      • catherine dit :

        Quelque chose d’éprouvant, de morbide et puis aussi quelque chose de léger et de très vitalisant comme si la réunion de ces éléments si différents, de ces impressions si baroques, de ses couleurs si chamarrées ou parfois terriblement ternes, de ses senteurs exaltées ou au contraire très rustiques, comme si tout cela venait nous dire de la vie foisonnante qui nous est offerte et de toutes ses manifestations diverses et variées, comme si on venait nous les présenter comme sur un étal et qu’ensuite il nous revenait de faire notre marché et puis de faire chauffer la marmite, et dans les marmites ma foi, la magie y opère toujours un peu, on ne sait jamais bien au juste de quel jus sera fait le ragoût qu’on y cuit!

        • magnifique commentaire, Catherine, et la métaphore de la marmite est belle, sauf que, dans une marmite, il fait bien chaud et quand j’y suis allé fin janvier, il faisait très froid, cela a pu accentuer le côté éprouvant …

          • catherine dit :

            Eh oui, la marmite, c’est aussi l’image du ventre, de la matrice du feu si je ne m’abuse, de l’âtre où opèrent toutes les transmutations!!!je m’a-muse Alain!

            Bon, c’est amusant car en lisant un truc sur un philosophe tout à l’heure, je suis tombée sur un petit bout d’article qui disait à propos de Venise, que les contacts entre les nobles voyageurs natifs des deux extrémités de l’Eurasie eurent certainement lieu à Venise!! ça a fait tilt pour moi, car je perçois Venise comme un intervalle justement, et savez-vous qu’il y a un mot en néerlandais qui renvoie dans la traduction de sorcière le mot d’intervalle justement, d’espace « entre » , entre les deux, entre le chaud « et » le froid, entre le grave « et » le léger, entre le grossier « et « le subtil, n’est-ce-pas un peu tout cela Venise,??????

            Du chaud ou du froid mais pas du tiède pour paraphraser quelqu’un que certains doivent co-naître! Le tiède, le mi-lieu, c’est nous qui avons à le construire et là les matériaux nous sont présentés, offerts, sans pudibonderie, on peut faire son marché.

            J’aime Venise pour tout cela, car c’est une fenêtre, c’est peut-être même l’âme du monde, enfin pour moi, bon, je ne peux pas certifier car je n’ai pas voyagé suffisamment, mais moi, j’ai l’impression d’entendre battre son coeur à cette Belle des belles!

            Bref, Venise comme une con-jonction de co-ordination, un peu à notre image qui sommes possiblement des « et », mais pas des « et » qui répètent comme des perroquets, non, des « et » qui font possiblement s’épouser le haut « et » le bas, le chaud »et le froid, le subtil « et » le grossier, n’est-ce-pas que la grammaire de Venise est de cet ordre-là, enfin moi je la vois comme ça, cette Venise qui m’envoûte et qui me fait aimer la grammaire!

            • « Venise comme une con-jonction de co-ordination, un peu à notre image qui sommes possiblement des « et » » : vous énoncez là Catherine, d’une belle manière, toute la vision intégrative de la vie qui consiste justement à relier, à harmoniser, à mettre en cohérence par le haut, la diversité de la vie.
              Par contre, quand vous dites : « les contacts entre les nobles voyageurs natifs des deux extrémités de l’Eurasie… », j’ai envie de mettre un bémol : la richesse des marchands vénitiens qui ont construit tous ces beaux palais provient de l’argent prélevé à ces soudards qui ont fait les croisades contre les « infidèles »… Je ne crois pas que tout cela soit très noble, mais dans cette complexité de la vie, le mal génère le bien et le beau, et vice versa, il faut s’y faire…

              • catherine dit :

                Ai-je dit que c’était noble Alain, j’ai constaté, au même titre que lorsqu’il pleut je dis qu’il pleut mais y a-t-il un jugement là-dedans, non, je ne crois pas. La vie n’est que tension vers, il lui faut donc des pôles et des pôles antagonistes pour que la tension ex-iste et je ne réprouve pas les antagonismes car ils sont à la source de la vie, je les identifie, ai-je dit qu’il était noble qu’il pleuve quand je constate qu’il pleut, je ne crois pas, en revanche, une fois identifié cet état de fait, vient notre boulot d’homme, notre faire à faire qui est de construire un hypothétique équilibre entre ces deux pôles. la justesse!
                Excusez-moi si ce n’est pas clair, si c’est le cas dites-le moi, j’essaierai de le dire autrement.

                • oui, Catherine, je ne comprends pas trop bien. Pour moi dans « nobles hommes » il y a un jugement de valeur et quand je dis « soudards » ou « marchands », il y a aussi un jugement de valeur à l’opposé.
                  Est-ce à dire que la justesse se trouve dans la tension entre ces deux polarités antagonistes ?
                  S’agissait-il de « nobles soudards » ? Ce qui n’est pas pour me déplaire aussi.

                  • catherine dit :

                    Ah vous me faites bien rire Alain, avec nobles soudards, merci de me permettre de rectifier le tir!

                    Relisez donc le p’tit commentaire qui donne lieu à cette mauvaise réception, parce que je me suis mal exprimée probablement, voilà ce que je disais: » »en lisant un truc sur un philosophe tout à l’heure, je suis tombée sur un petit bout d’article qui disait à propos de Venise, que les contacts entre «  » » »les nobles voyageurs natifs des deux extrémités de l’Eurasie eurent certainement lieu à Venise!! » » là, ce n’est pas moi qui parlais je reprenais les dires d’un monsieur qui faisait écho en moi à ce que je pensais de Venise, non pas pour la noblesse des marchands car ça me semble être une antinomie de lier la marchandisation à la noblesse mais ça résonnait avec l’idée de carrefour, c’est tout!

                    Pour le reste, tout à fait ok avec vous!

                    • parfait, comme quoi la reformulation est importante et les interprétations faciles…
                      Est-ce que ce philosophe donne des précisions sur ces nobles voyageurs de l’Eurasie, sur leurs contacts et surtout sur ce que cela a apporté au niveau culturel ?

                    • catherine dit :

                      Non, il n’en dit rien, et moi j’ai accroché mon wagonnet au carrefour de ses mots et j’ai laissé voguer…merci Alain!

  3. françois Butty dit :

    La prochaine fois choisissez peut-être plutôt Londres ou New York, ainsi le passé se reflètera moins profondément sur votre âme.

    • oups !… Non ce n’est pas le passé qui m’a importuné, François, ce serait plutôt le présent – le présent et son envasement -, mais je ne regrette pas le voyage.

    • catherine dit :

      Londres, j’y suis allée et ça a été une pure, une radicale tristesse qui m’a submergée. Je déteste Londres, et rien que d’en parler il y a comme une chape de plomb qui me tombe dessus. Quant à New-York, je suis pleine d’a priori à son encontre et n’ai aucune envie de la rencontrer. J’ai l’impression qu’il n’y a pas d’âmes dans ces pays, et pourtant paradoxalement les metteurs en scéne ou les auteurs que je préfère sont anglais ou américains!!!!

      • Nous en reparlerons, car je dois aller à New-York début juillet. Ce sera intéressant, car j’ai plein moi aussi d’apriori négatifs : il faut frotter ses préjugés à la réalité, on a souvent de bonnes surprises