Krishnamurti et les neurosciences : l’intégrative attitude

Entre le silence du cerveau de Krishnamurti et les bruits du cerveau des neurosciences, il est intéressant de tenter l’intégration, c’est à dire de chercher à faire des liens entre deux observations très différentes d’une réalité similaire.

Le combat des intégrismes

Il y a un grand risque : que toutes ces études scientifiques des neurosciences, fortes de l’appui du paradigme matérialiste, dominant dans notre culture occidentale (depuis plus de 400 ans), combattent, méprisent ou dénient les descriptions subjectives des méditants traditionnels ou des grands maîtres. Ainsi, il serait tentant de dire, que ce discours de Krishnamurti sur le silence de son cerveau et la présence de « l’Autreté », ressemble au discours d’un illuminé, d’un « allumé », sous l’emprise d’un « délire mystique » – comme diraient les psychiatres barricadés derrière leur grille diagnostique infaillible. Nous sommes alors tombés dans un monde moniste, unidimensionnel, – un monde plat comme dirait Ken Wilber – où seule la parole scientifique objective et empirique a valeur ontologique, tout le reste n’étant que « fictions » obscurantistes.
Mais, de l’autre côté ce n’est pas mieux, on peut se dire « spiritualiste » et tomber dans les mêmes outrances en sens inverse, en traitant  de « matérialisme vulgaire et borné », ces descriptions neuroscientifiques. C’est la valse ou la guerre des étiquettes, c’est le sempiternel combat entre des visions du monde différentes – ce combat menant à tous les intégrismes qu’ils soient religieux ou scientifiques.

L’intégrative attitude

La posture intégrative est toute différente. Elle fonctionne sur le paradigme de l’être humain pluridimensionnel, qui peut rentrer en relation avec le réel de différentes manières ou selon plusieurs niveaux de connaissances. La méthode scientifique est une manière, mais ce n’est pas la seule ; il y a aussi, entre autres,  une approche spirituelle ; elle ne s’oppose pas,  elle est juste différente : au lieu d’être objective, elle se fait  par une expérience intérieure profonde, subjective ; elle est ensuite partagée et se trouve en concordance avec d’autres expérience similaires pour former un consensus intersubjectif qui a valeur ontologique, au même titre qu’une expérience objective matérialiste.
« L’intégrative attitude » va donc commencer par porter un même regard intéressé aux différentes manières de parler d’une même chose. Ainsi, par rapport à la méditation et le cerveau, les paroles inspirées et poétiques d’un Krishnamurti et le discours scientifique des neurosciences sont tout aussi intéressants l’un que l’autre. Mieux, le fait même qu’ils soient différents devient encore plus intéressant, car, c’est de ce double regard que peut naître des réflexions nouvelles et créatives – il s’agit du processus intégratif de bissociation très bien décrit par Arthur Koestler.

Réflexions  intégratives  « Krishnamurti et les neurosciences »

Il y a  d’abord des similitudes troublantes entre les deux formes d’observations :
L’activation du préfrontal gauche observée par les neurosciences est en phase avec le sentiment ou l’état d’être de joie profonde, qui est souvent le ressenti subjectif d’un méditant avancé. Le fait même que ce soit le préfrontal qui soit en jeu, nous permet de préciser la nature de cette joie ; il ne s’agit pas d’une joie – émotion – plaisir, qui serait alors localisée dans un autre endroit du cerveau (limbique), il s’agit d’une joie supérieure, inconditionnelle en relation avec l’amplitude de la conscience et de la compassion.
Plus intéressant est l’augmentation de ces fameuses ondes gamma, qui serait à l’origine de la synchronisation de différentes parties du cerveau. Comment ne pas relier ce phénomène à une sorte d’harmonie intérieure ou d’équilibre profond ressentis par de nombreux méditants ? Mais on pourrait peut être aussi évoquer l’émergence d’une vision globale ou holistique dont parle souvent Krishnamurti. Est-ce qu’il n’y aurait pas dans cette expérience de vision holistique du moment présent, l’action de ces ondes gamma, plus ou moins fortes, selon le niveau des méditants ? Krishnamurti étant sûrement au plus haut niveau – appelé aussi expérience d’éveil ou d’illumination -, quel dommage de ne pas avoir pu lui mettre les électrodes et le scanner pour observer l’intensité de ses ondes gamma et les synchronisations sûrement extraordinaires de son cerveau !
Il y a des questions qui demeurent et peuvent prêter à toutes les hypothèses et « bissociations » créatives : pourquoi ce silence du cerveau d’un côté et pourquoi ces bruits de l’autre ?  Comment expliquer l’irruption de « l’Autreté krishnamurtienne » en corrélation avec ce silence, est-ce qu’elle est observable objectivement, autrement que par le ressenti intérieur ?
Nous formulons l’hypothèse (à vérifier), qu’il y a peut être un niveau d’intensité maximale de ces ondes gamma, où tout est tellement synchronisé dans le cerveau, que cela équivaut subjectivement à une sorte de silence, loin du bruitage ordinaire des pensées et des émotions… Et dans ce silence, il y aurait une sorte de bascule du cerveau humain, passant d’un mode d’expression égocentrique au service de l’adaptation d’une personne, à un mode de réception holistique, mondocentrique ou cosmocentrique (l’apparition de l’Autreté de K.), mode entièrement réceptif, qui serait la marque d’une connaissance spirituelle élevée, dont un petit nombre d’êtres humains seraient pourvus.

La mutation nécessaire du cerveau humain

Les études sont à leur début, mais tout un chemin passionnant est tracé pour cette confrontation enrichissante entre les neuroscience et les méditations. Il s’agit d’une fertilisation croisée, d’une synergie créative entre deux modes de la connaissance humaine, comme si les études scientifiques allaient renforcer les pratiques méditatives et vice-versa.
On peut légitimement mettre beaucoup d’espoir dans cette attitude intégrative, car il est démontré scientifiquement que la pratique méditative même limitée (par exemple 20′ par jour) restructure durablement le cerveau, selon une neuroplasticité remarquable.
Est-ce qu’il n’y aurait pas là, l’espoir d’une mutation nécessaire et urgente du cerveau humain, – Edgar Morin dirait une métamorphose – cerveau actuellement dramatiquement limité à son fonctionnement archaïque de prédateur, mettant en péril l’espèce humaine toute entière et la planète terre ? Homo sapiens ne pourrait-il pas devenir enfin « homo sapiens sapiens » – c’est à dire un être capable de sortir d’une sorte de « barbarie » intérieure, pour être enfin doté d’une aptitude à la conscience – grâce, entre autres, au pouvoir de la méditation scientifiquement éclairée ?
Il y a un caractère d’urgence à cela, car, comme nous le verrons dans le prochain article consacré à Paul Virilio, les bombes ne manquent pas actuellement pour mettre en péril l’existence même de notre monde.






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4 réponses à “Krishnamurti et les neurosciences : l’intégrative attitude”

  1. Je viens de lire dans le texte que j’ai déjà conseillé précédemment de Trinh Dinh Hy sur une comparaison très documentée entre les neurosciences et le bouddhisme,
    http://cusi.free.fr/fra/tnp_Neurosciences_et_Bouddhisme/tnp_Neurosciences_et_Bouddhisme.pdf
    un passage sur les ondes ou oscillations gamma qui va dans le même sens que mes hypothèses intégratives sur le silence du cerveau :
    « Dans un récent travail (2009); Sean O’Nuallain suggère que la méditation est une activité mentale consciente caractérisée par des oscillations gamma synchronisées, et que cette synchronie gamma lors de la méditation permet au bruit de fond du cerveau normalement présent, de cesser temporairement. Les maîtres en méditation auraient en commun la capacité de mettre brièvement leur cerveau dans un état de sensibilité maximale et de consommation d’énergie minimale (jusqu’à zéro). L’hypothèse « zéro-énergie » stipule que l’état de basse énergie correspond à un état de « non-moi », et que l’état non-zéro habituel, où les oscillations gamma ne sont pas prédominantes, correspond à un état de « moi » empirique » p. 13

  2. Catherine B dit :

    Peut-être que ces ondes gamma dont je ne sais rien à part ce que je viens d’en lire dans vos écrits inscrivent en leur point, juste– un point– le lieu du mi, du mi-lieu, du lieu de rencontre d’épousailles glorieuses entre le ma du ma-nifesté et le mi du my-stère, du murmure….

  3. Catherine B dit :

    Vous parlez d’harmonie Alain, et c’est intéressant, figurez-vous que l’année dernière j’étais à l’UNESCO( je m’étais payée le culot d’écrire à Basarab Nicolescu) qui m’a invitée ensuite à une conférence sur Lupasco qui parle du Tiers inclus, y’avait des gens comme Edgar Morin et aussi ce grand monsieur Cazenave qui m’a beaucoup impressionnée tant il a l’air d’être « suspendu » entre deux mondes, et c’est lui donc, ce grand et délicat Monsieur Cazenave qui parlait de l’harmonie comme le but de l’individuation au sens jungien. L’harmonie en tant que résultat d’épreuves de construction, et il parlait du -AR- qu’on retrouve dans h-ar-monie et dans ar-tisan, comme étant la signification d’une fabrication qui n’est pas donnée, celle qui permet de conjoindre les opposés, amour et désamour, un pont quoi en quelque sorte et du coup ça me fait penser à Nietzsche qui voit l’homme comme un pont si mes souvenirs sont bons placé au-dessus d’un abîme( encore lui décidément) tout se rejoint décidément car tout part de la même source, et c’est d’aller à la source qui est porteur de nouveauté, de création, j’crois bien que c’est Morin qui dit cela, je suis 100% OK avec lui!