- En traversant le ciel sur un grand oiseau de métal
- Mégapole : insupportable cacophonie
- réapprendre le pas souple du sable
- les vagues s’attaquent au sable rageusement
- Au loin montagnes immobiles
- Poésie des dernières images
Notre vie ressemble à une suite de haïkus…
Notre vie ressemble à une suite de haïkus
courtes séquences poétiques de trois lignes
destinées à cheminer vers la Vacance de la Conscience.
Le haïku est un mouvement ternaire :
deux propositions commencent par chercher l’équilibre
la troisième se veut intrigante, dérangeante, renversante.
Elle fait plouf !
comme dans le célèbre haïku de Basho
« Vieille mare,
une grenouille plonge
plouf ! »
Le haïku est là pour créer la surprise
dans la fulgurance d’un principe créateur
mystérieux.
Le haïku commence souvent par une banalité confondante,
mais de celle-ci surgit
l’imprévu, c’est à dire le mouvement irrésistible de la vie.
« Aussi petit que la violette
je voudrais
renaître. »
Soseki
Dans la brièveté du haïku avare de mots
il y a des trous de silence
où le lecteur doit plonger courageusement.
Le haïku est cerné de silence
c’est sa protection,
son abstraction supérieure, son «intraitabilité».
Dans un haïku, le plus important,
ce ne sont pas les mots
mais le silence qui les entoure.
C’est pourquoi lire un haïku
nécessite de prendre tout son temps
lire lentement avec des pauses.
Mieux encore, il est conseillé de lire tout haut
pour mieux entendre la vibration du silence
autour de la musique des mots.
Le haïku est là
comme dans toute poésie supérieure
pour éveiller la Conscience.
« Trois lignes ne font pas un haïku,
Il faut une épiphanie pour qu’il jaillisse »
Ferlinghetti
Et pour cela, nul besoin d’un grand discours
se laisser surprendre par la brièveté
de quelques mots bien pétris de réel.
A la faconde sans limite d’un Walt Whitman
voulant recréer le monde par une poésie pléthorique,
le haïku oppose sa brièveté lacunaire.
Quant à cette règle des 17 syllabes obligées au Japon,
elle provoque en moi le réflexe de désobéissance
car je n’ai jamais su compter (en poésie).
« N’oublie jamais :
nous marchons sur l’enfer,
regardant les fleurs. »
Issa Kobayashi
Partir en Vacance avec des haikus
Partir, partir plus loin, partir là-bas
coûte que coûte, sans merci
en traversant le ciel sur un grand oiseau de métal.
Ma voisine a refermé les rideaux
pour se retrancher dans le noir
elle regarde un film d’horreur !
Je lis sur un livre emporté
la citation
qui fait mouche :
« La Voie est comme un oiseau volant dans le ciel
elle ne laisse aucune trace derrière elle
la Voie est un chemin sans chemin »
Mégapole, son insupportable cacophonie
mais à quoi sert le voyage ?
Sans réponse le taxi file dans le petit matin.
En songeant
à ces sublimes impasses du voyage,
comment rester zen ?
Tout le monde se retrouve dans le métro aérien
sidération collective sur les écrans de portables
l’humanité est-elle sous emprise virtuelle ?
Tenter de ralentir le temps
partout la même folie
photo : arrêt sur image !
C’est une étrange machination de foule fébrile
en attendant les robots
qui devraient être plus discrets, plus efficaces.
Musique binaire dans les bars
partout les mêmes airs
la fin d’un monde en chantant.
Soir de Noël
les filles dansent en se rêvant stars
partout le même film de variété.
Une machination sublime
mais qui se nourrit ainsi
de notre folie ?
Au matin montée lente vers le temple
au centre du stupa le bouddha allongé de tout son long
est en relaxation.
Tout autour à l’horizon se dressent les tours
temples de la modernité
parfumés d’un épais nuage de pollution.
Le prêtre hurle des mantras dans le micro
pour conjurer sans doute
toute cette poussière.
Fuir ce magma convulsif
rejoindre de nouveau l’aéroport
vers le champ de tous les possibles.
Décollage en souplesse, fermer les yeux
désormais c’est l’âge du voyage intérieur,
même les nuages se font des cheveux blancs !
Tout à coup l’ouverture de la plage
le ventre matricielle de la mer
pour s’offrir à toutes nos impatiences.
Au sortir de la grande ville
cabossée de contrariétés,
réapprendre le pas souple sur le sable.
Dissolution lente
ne plus rien faire
allongé sur le grill du soleil éclatant.
Recevoir cette pleine lumière
capable de transformer tous les soucis
en un sourire.
La mer est étale
sans une ride
elle médite sans doute elle aussi en silence.
Quelques fiers à bras
se sont faits des tatouages
pour paraître plus barbares encore.
Le pas lent de l’indolence imprime le sable de la plage
quelques rencontres évanescentes
sans importance.
Petits soldats épuisés de l’occident marchand
se refont une santé
affalés sur leur serviette.
La seule stratégie possible
serait-elle désormais la fuite vers les îles
pour éviter le clash des mégapoles à fleur de peau ?
Devenir un fieffé rêveur
capable de prendre de plus en plus souvent la tangente
sur les îles enchantées.
Feux d’artifice de la nouvelle année
lancer des fleurs de lumière dans la nuit noire
comme des appels au secours.
Puis de nouveau danser
danser toute la nuit avec des inconnus
gesticulation désarticulée presque joyeuse.
Au petit matin
ils font pétarader leurs bateaux avec obstination
quelle patience d’ange, la mer !
Vivre sans écran
cheveux au vent pieds nus dans le sable
dans le dénuement du moment présent.
Méditation du cerveau
comme un poing serré que l’on déplie doucement
en respirant en pleine conscience.
Parfois l’hôtel « Paradise » se transforme en enfer
le voyage n’échappe pas à la dualité
rester imperturbable dans le juste milieu.
Voyager c’est le geste essentiel
un concentré de la vie humaine :
les jours d’enfer se finissent au paradis.
Un vide déroutant les pensées se font rares
le mental est vaincu par la beauté du monde
de temps à autre une photo, ultime résistance.
Les vagues s’attaquent au sable rageusement
beaucoup de colère parfois à fleur d’eau
sauterie d’oiseaux tapageurs.
Après la tempête,
pétales de fleurs éparpillées sur la pelouse
pourquoi suis-je venu ici plutôt qu’ailleurs ?
Les regards sont dans le vague
dans le vague à l’âme
il n’y a qu’une femme portant son enfant pour oser être radieuse encore.
Au loin montagnes immobiles,
le vent fait courir la mer
impossible de retenir l’instant.
Soleil revenu
le départ est devenu nécessaire
mourir courageusement à toute cette beauté.
Vient le temps des questionnements :
pourquoi partir toujours ?
J’écoute le rire des vagues lécher le sable.
Poésie des dernières images
des dernières photos,
le bungalow rudimentaire était un temple.
La mer hypnotique s’en balance de vague en vague,
les nuages dessinent des fresques innommables
faut-il acheter des pommes-chips pour l’avion ?
De nouveau l’aéroport :
une femme susurre des mots inaudibles dans le haut-parleur
pour vous mettre en apesanteur.
La foule de tous les pays mélangés
se croise somnambule sans se voir
les yeux rivés sur des écrans géants.
Chacun semble perdu
naufragé
accroché à sa valise dérisoire.
Dans l’immense nuit
l’avion glisse en silence
chacun dort sur ses souvenirs replié.
Quand le nirvana pointe son nez
il faut revenir dans l’enfer de la grande ville
tester la lumière intérieure accumulée.
Retour sur le pavé
taudis de la grande banlieue
j’entends encore le bruit des vagues.
Face aux écrans charriant leur flot d’images,
j’entends encore le bruit des vagues
lécher le sable.
Accepter d’être vide
d’être vain, d’être rien
face au bitume des trottoirs.
Laisser le temps
nous régler son compte,
avec ses trous d’éternité.
Agir désormais
sans ne plus rien attendre
terrassé par le moment présent.
Sentir le vague à l’âme
de la plage
tanguer dans un coin de sa mémoire.
Face à tous ces écrans,
la poésie de la grande Vacance
saura-t-elle trouer le ciel opaque de la grande ville ?
Postface :
Ce sont des haïkus que j’ai écrits cet hiver, suite à un voyage en Thaïlande.
J’aime cet exercice apparemment formel du haïku en sa concision exigeante,
surtout quand il est associé au voyage,
car le voyage – cela peut être aussi le voyage de la vie -,
m’apparaît comme une suite d’impressions et de pensées fugaces,
trouées de silence et d’indicible,
où de temps en temps, si on accepte ce silence pour s’en revêtir complétement,
quelques bribes de sens peuvent parfois traverser l’ignorance de notre conscience.
Merveilleuse démonstration de ce que devrait être le haïku. discipline à laquelle je m’adonne depuis maintenant un an.
je vous fait part de mes derniers, ce sera ma participation à votre proposition :
Hasard anodin
Facétie des destinées
Nouvel inconnu
Paroles boueuses
Électrise la violence
Foudroyants nuages
Chemin du halage
Interlude familial
Paisible printemps
Soleil écarlate
Lignées à l’ombre des ifs
Modèles des vies
Bourgeons prometteurs
Gorgés d’énergie primale
En magnificence
Visage ridé
Droiture honorant les ans
Sourit à l’enfant
Jardin restauré
Corps sculpté par l’univers
L’atome en fusion
Souffle composé
Module la forme en danse
La sève s’élève
Plage en bord de mer
L’enfant lance son caillou
Le chien s’ébouriffe
Soleil mer et vent
Le saunier cueille la fleur
Aboutissement
L’aigrette en posture
L’astrologue scrute le ciel
Observe l’attente
Lumière voilée
Persienne fragile et close
Les yuccas se flétrissent
Esprits embués
Petites vues des clichés
Conscience en veilleuse
Fillette effrayée
Fantasme sur le plafond
Capture la toile
Peurs en amalgames
Algues vertes prolifèrent
Principes accrochés
Pêcheur très patient
Voilier immobile au loin
Il le sent venir
Ouvrage accompli
Raide escalier bien ciré
La dame se coiffe
Tout semble possible
L’enfant ne tient pas las rampe
La maman surveille
Rester ou partir
Echo d’une cathédrale
Influx évident
Sourire engageant
Chaque jour un trait spécial
Elle sent la fleur
Terrasse Exposée
Petit café odorant
Vital du matin
L’iode remplit l’air
Jogguing rougit son cardio
Plume originale
Légère et menue
Rire malgré la chimio
Rayon de soleil
namaste .
Foison de sensations
réduites à l’essence
l’outre du haïku
Merci Serge,
ça se lit et relit religieusement,
à chaque fois un peu plus lentement,
et on a envie de continuer :
« Partout une douche de lumière
par la fenêtre restée entrouverte
malgré la chimio.
Au tréfond du corps
rire malgré la chimio
les cellules dansent le renouveau,
Tandis que le médecin
courbé sur ses chiffres
en perd son latin… »
merci Alain
pour cette musique hospitalière.
à remettre à tous les cancérologues et salles d’attentes
Je ne crois que beaucoup de cancérologues soient d’accord,
à moins qu’un vent nouveau
souffle sur les esprits médicalisés…
Vivre l’instant présent
haïku maintenant
Ici
Tout simple et si profond
comme la vie
Grand désir de simplifier
Petite participation mais je n’en connais pas l’auteur :
» L’enfant qui l’imite
est plus magnifique
que le vrai cormoran… »