Poésie autour de mai 68

 

Continuons l’évocation « autour de mai 68 »,
malgré le peu de commentaires suscités par l’article précédent.
Cela ne fait rien, enfonçons le clou, puisque le sujet est d’actualité,
– ce qui est peut-être une explication de cette absence de commentaire par « overdose » médiatique,
dont je serais d’une certaine manière complice – de cela je m’en excuse.
Mais aujourd’hui il s’agit de poésie :
la poésie autour de mai 68,

et la poésie sur ce blog est quelque chose de sacré,
surtout à une époque en état de sidération pathogène
devant le religieux langage numérique et technoscientifique,
en son illusion puérile de changer ce monde.
Aussi, loin de présenter des excuses , cette poésie représente plutôt une nécessité,
d’autant plus qu’elle semble le langage le mieux adapté à cette période autour de 68.

Autour de mai 68, c’est une floraison de poésie

Surtout quand elle s’impose irrésistiblement sur les murs du quartier latin,
en slogans percutants qui ont désormais traversé l’histoire :

Sous les pavés, la plage ! »
-« Faites l’amour, pas la guerre ! »
-« Soyez réalistes, demandez l’impossible ! »
-« Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! »
-« Nous ne voulons pas d’un monde
où la certitude de ne pas mourir de faim
s’échange contre le risque de mourir d’ennui. »
-« La liberté est le crime qui contient tous les crimes,
c’est notre arme absolue ! »
-« Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes  »
– « Rêve + évolution = révolution. »
– « Perdre sa vie à la gagner. »
– « Notre espoir ne peut venir que des sans-espoir. »
-« Je décrète l’état de bonheur permanent »
– « Fais attention à tes oreilles elles ont des murs »
– « Autrefois nous n’avions que le pavot, aujourd’hui le pavé »
-« la forêt précède l’homme, le désert le suit. »
« Nous sommes tous des indésirables. »
« La prespective de jouir demain ne me consolera jamais de l’ennui d’aujourd’hui »
« La vie c’est une antilope mauve sur un champ de thons » Tzara
« Je jouis dans les pavés ».
La lucidité est la blessure la plus proche du soleil. Ne vous endormez pas à l’ombre des comités ».
« Embrasse ton amour sans lâcher ton fusil »
« L’âge d’or était l’âge où l’or ne régnait pas,
le veau d’or est toujours de boue. »
« L’aboutissement de toute pensée, c’est le pavé »
« On ne compose pas avec une société en décomposition »
« Je suis marxiste tendance Groucho »
« Quand j’entends le mot culture je sors mon C.R.S. »

La poésie, on la retrouve aussi  chez  de nombreux artistes et chanteurs de l’époque :

Ainsi cette chanson de Claude Nougaro : « Paris mai »,

dont voici le début :

Le casque des pavés ne bouge plus d’un cil
La Seine de nouveau ruisselle d’eau bénite
Le vent a dispersé les cendres de Bendit
Et chacun est rentré chez son automobile.
J’ai retouvé mon pas sur le glabre bitume
Mon pas d’oiseau forçat enchaîné à sa plume
Et piochant l’évasion d’un rossignol titan
capable d’assurer le sacre du printemps.
Ces temps-ci je l’avoue, j’ai la gorge un peu âcre
Le sacre du printemps sonne comme un massacre
Mais chaque jour qui vient embellira mon cri
Il se peut que je couve un Igor Stravinsky…

Il faudrait aussi parler des chansons de Léo Ferré : « Ils ont voté », « Quartier Latin », « Les Anarchistes »,
de même Catherine Ribeiro, Colette Magny, Jacques Higelin et Brigitte Fontaine …

Mais il est de toute nécessité d’évoquer aussi la poésie de Jim Morrison

Je pourrais écrire un article entier, consacré à cette poésie de Jim Morrison,
– le célèbre chanteur rock des « Doors » autour des années 68 -,
tellement il représente pour moi, avec Rimbaud, le sommet de la poésie.
Avec Jim Morrison, c’est le versant sombre, mystérieux, énigmatique et spirituel de la poésie de cette époque,
dans une mise en scène et des rituels corporels d’inspiration chamanique,
portés par le chant et la musique.

Voici quelques morceaux choisis d’un long poème « An american prayer » (1)
dans la traduction d’Hervé Muller (2)

Savez-vous la chaleur du progrès
sous les étoiles ?

Savez-vous que nous existons ?

Avez-vous oublié les clés
du royaume

Avez-vous déjà été mis au monde
et êtes-vous en vie ?

Ré-inventons les dieux, tous les mythes
des siècles

Célébrons les symboles des profondes forêts anciennes

(Avez-vous oublié les leçons
de la guerre antique)

Il nous faut de grandes copulations dorées

Les pères ricanent dans les arbres
de la forêt
Notre mère est morte dans la mer

Savez-vous que nous sommes conduits aux
massacres par de placides amiraux
et que de gras et lents généraux sont rendus
obscènes par le sang jeune

Savez-vous que nous sommes gouvernés par la télé
La lune est une bête au sang sec
Des groupes de guérillros roulent des joints
dans le carré de vigne voisin
thésaurisant pour la guerre sur le dos d’innocents
bouviers qui ne font que mourir

O grand créateur de ce qui est
accorde-nous une heure de plus pour
accomplir notre art
et parfaire nos vies

(…)
La mort fait de nous tous des anges
et nous donne des ailes
là où nous avions des épaules
douces comme des serres
de corbeau

Plus d’argent, plus de déguisement
Cet autre royaume semble de loin le meilleur
jusqu’à ce que l’autre mâchoire révèle l’inceste
et le respect relâché à une loi végétale

Je n’irai pas
Je préfère un Festin d’Amis
A la famille Géante

 

Pourquoi ce triomphe de la poésie autour de mai 68 ?

La poésie est un langage à part :
elle est avant tout le langage de la révolte,
une révolte tout azimut comme la poésie déjà citée de Ferlinghetti,
mais aussi une révolte du langage ordinaire, habituel, coutumier, dominant.
Depuis la liberté flamboyante de la poésie d’Arthur Rimbaud,
la poésie se donne tous les droits pour transgresser les régles du langage prosaïque,
et cela convenait très bien à la jeunesse autour de mai 68,
surtout quand elle a recouvert les vieux murs décapis du quartier latin
avec ses mots resplendissants, venus d’ailleurs.

La poésie est aussi un langage hors – mental,
hors raison raisonnante, hors scientificité universitaire radotante,
la poésie est ailleurs, elle est volontiers énigmatique, elle vénère d’autres dimensions :
elle s’occupe de faire parler le corps, les émotions et la Transcendance,
toutes ces dimensions méprisées par le langage officiel pour les réduire au silence.
La poésie excelle quand elle est hors norme, hors règle, hors contexte,
dans la remise en cause radicale de ce que l’homme dit sur le monde et sur lui-même
La poésie est par définition transgressive,
là où l’être humain rechigne à s’aventurer.

Tout cela plaît à l’esprit autour de 68 ;
la poésie autour de mai 68 participera à la libération des corps,
à la révolte émotionnelle radicale contre l’ordre établi,
au désir de Transcendance vers des horizons nouveaux,

loin des vieux systèmes en place qu’ils soient politiques, scientifiques ou religieux.

Pendant cette époque propice à la floraison poétique,
je n’ai jamais autant écrit de poèmes,

en tentant même un recueil de poésie intitulé : « Dans l’obscurité de l’aube »,
envoyé à quelques maisons d’éditions, dont je n’ai reçu que des non-réponses ou de plates excuses ampoulées pour refus de publication.

Avec une sorte d’entêtement qui me semble salutaire,
je ressorts donc quelques uns de ces poèmes pour témoigner de 68.
J’ai les ai classés  en quelques thèmes dominants,
correspondant à ceux développés dans l’article précédent « Avoir 20 ans en 68 » :

Poésie personnelle autour de mai 68

La difficulté d’être :

La nuit est noire de nuit

Ville
ville transie de peurs
gouffre de sueur, fièvre de labeur

traqué au fond de l’impasse

le cortège des fantômes blafards
ce saccage des vies
rampant au tunnel d’ignorance
frottis des pas fatigués
par les couloirs obscurs
d’une ville marécage de pleurs
bétonnée de douleurs

La nuit est noire de nuit

Mélange de suie
pour forçats crottés de terre
faciés barbouillés de colère
lévres gercées d’injures
grimaces des amours adultères

La nuit est noire de nuit

J’ai obscurci ma joie
aux dimanches des familles en deuil
dans d’austères et sombres demeures
glacées de reproches et de rancoeurs
où s’étranglaient de peur
ces os meurtris
tout craquelés de gel et de gerçures

La nuit est noire de nuit

Solitude cloisonnée dans l’appartement-clapier
prisonnier de toi pauvre pantin qui tremble
avec ces mots aveugles n’arrivant pas à dire
l’espace béant de la page à remplir
et ce rêve brumeux d’un impossible ailleurs

La nuit est noire de nuit

Longues tourmentations
sur les boulevards gris de poussière
naufrage dans la foule des fantômes convulsifs
la pauvre cargaison des hommes laborieux
frottis de leurs pas fatigués
murmures des plaintes
dans les banlieues décharnées

La nuit est noire de nuit

 Les tours

Se dressent bêtement les tours
phallus impuissants à jouir
en érection partout sur les trottoirs
verges raides et glacées
jaillies du cerveau malade
de quelques experts  sans orgasme.

Sous les tours
bave une liqueur putride
nommée autrefois fleuve ou rivière
et s’en vont s’agiter dans leurs brouettes à moteur
les jeunes travailleurs de la vase
aux petits matins blêmes

Alors par delà ces mers lointaines gorgées de vagues
me vient l’appel des landes agiles parfumées d’immortelles
dans ces îles hautaines
préservées du naufrage

Les noces seront belles
au pays des légendes celtes
les retrouvailles ardentes sur la plage
près des fées et des elfes

Et finiront bien par s’effondrer un jour
en fines poussières
les tours

Les tours raides et glacées
phallus impuissants à jouir
jaillis du cerveau malade de quelques experts
sans orgasme.


Angoisse nucléaire

Longues journées divagations futiles
des mots inutiles pleurent le silence des orchidées

Sur la mer épuisée un gémissement d’écume
et tourbillonnent dans les nuages tourmentés
des grappes de suicides gloutons.

Longues journées d’ennui où l’esprit se noie
dans les méandres d’un délire brumeux

Au pied des falaises d’argile
la mer tonne ses sacs de vagues torves
pour réduire en miettes toute illusion

Longues journées d’errance
fadeur de l’action et folie des villes

Les longs cheveux filasses d’un océan d’ennui
renversent des piles de livres étalés sur le lit

Longues journées où rodent les ombres
sur les trottoirs tâchés de pluie

Le travail a revêtu son suaire de misère
les forçats s’en vont voter en cortèges endimanchés
la perpétuation éternelle de leur prison d’acier

Et partout s’insinue silencieusement
dans les campagnes remembrées

L’angoisse des centrales nucléaires…

 

Le voyage en Orient

Partir !

Bousculer toutes les barrières
et ces mots qui vous enserrent
démolir les niches engourdies de confort
entrouvrir enfin la porte de Lumière

Partir
partir là-bas vers les îles enchantées
loin du bruit des bulldozers !

Ah le voyage !
un pied de nez aux forçats du travail
la grimace aux trottoirs des villes prétentieuses
traverser rapidement les foules criardes de misère
esquiver tout cela d’un grand éclat de rire

Ah le voyage !
à peine commencé déjà de retour
fumée irréelle des rencontres
volutes de nuages échevelés
femmes étincelantes dans la brume des bars

bruissement mélodique des trains et des cars
routes que l’on avale goulument
ports encombrés de grues en des poses bizarres
navires en partance musique de sirènes
pause dans des chambres de hasard
dont le lit défoncé est si tendre

Partir !
partir là-bas vers les îles enchantées
loin du bruit des bulldozers.

 

Etreindre le monde

se décider un jour à casser sa cage
fut-elle d’ivoire ou d’argent ciselé

A la fin des temps douloureux
s’envoler léger
en déployant tout grand ses ailes

Etreindre le monde

insufler à ton corps tout meurtri de labeur
des écumes de rire cristallin
des parfums de cosmos scintillant
les caresses salées de l’océan

Etreindre le monde
s’enrouler à la corolle des fleurs
se couler dans le ruissellement des rivières
se fondre au vent dans la chevelure bruissante des feuilles
recevoir l’offrandes des fruits
gorgés de soleil

Etreindre le monde
et naissent les voyages leur fuite insouciante
aux jardins de la terre.

 

Illumination

L’encorbellement des temples
ensorcelés d’eux-mêmes
se plait au désert des pays maudits

Prières

Les stupas se dressent fièrement au ciel
s’ouvrant à l’infini des béatitudes exquises
de leurs balbutiants appels.

Jubilation

Une déambulation légère
m’entraîne au carrefour des foules
en suivant lentement les chemins de misère

Emerveillement

A la traversée des jungles torrides
des fleurs aux mille corolles d’espoir
éclatent leurs couleurs comme des soleils

Méditation

Sur la place du marché
le Bouddha clair et limpide élargit son sourire aux lèvres
embaumant la fin des temps douloureux

Délivrance

Les échappées seront rares
au royaume des cieux
dans l’affreux tintamarre des villes en furie

Contemplation

A l’époque d’ignorance
il faut gravir les plus hautes montagnes
pour s’abreuver à la source des neiges éternelles

Extase

Dans la profonde vallée de peur
un soleil extatique vrille sur lui-même
le plus tonitruant des rires glorieux

Danse

Maya a joué sa danse d’illusion
les dernières résonances du bal
seront les plus belles.

Vacuité

Au chaos prochain bouille déjà le chaudron
et le Bouddha clair et limpide élargit son sourire aux lévres
embaumant la fin des temps douloureux.

 

Retour sur l’île

Sur l’île
te voilà revenu

sur l’île
dans son écrin de mer
sous sa couronne de nuages clairs
dans l’ovation des vagues
tu reviens toujours

beauté éclatante
insolente évidente
chavirante
et qui écartèle

baiser de l’instant
humecté de sel
inondé de bleu

écume étincelante
déroulant gracieusement sur la plage
ses frissons de coquillages

ses tendresses de jusant.

Sur l’île
à l’origine

il y a l’épuration des choses

une mer immense
gorgée de bleu

une fresque divagante de nuages

la genèse cruelle des récifs

la mélodie du silence

sur l’île
à l’origine

loin du brouhaha des hommes
au destin incertain
naufragés dans leurs villes

il y a l’épuration des choses

une mer immense
gorgée de bleu.

 

En sauvage

à l’extrémité du monde
aux confins de l’occident
sur la lande aride et fouettée par le vent
dans la fragile tente qui bat de l’aile
face à l’océan rugissant

En sauvage

pour une quelconque purification
à la morsure des embruns chargés de sel
à la caresse des immortelles
au lumignon des phares nocturnes

En sauvage

au cri rauque des goélands
au bourdonnement des insectes de la nuit
au rythme des respirations telluriques et océanes

En sauvage

pour vider le cerveau des concepts et des modes
expirer tous les fantasmes de la ville confuse
le délire des peuples en incessantes querelles

En sauvage

vivre nu
au vide de l’inaction
au silence de la contemplation

à la félicité de l’Etre.

 

Lire aussi des extraits de cette période dédiée à la poésie
sur mon site internet consacré à l’art :
« Les dits du Tal »
« Récifs »
« Ainsi-soit-île »

(1) Un superbe CD paru assez récemment est disponible dans le commerce, avec la voix hypnotique de Jim Morrison, sous le titre « AN AMERICAN PRAYER » JIM MORRISON Music by THE DOORS
(2) traduction dans un livre paru en 1978 aux éditions Christian Bourgeois intitulé « Morrison, une prière américaine et autres écrits ».

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